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À PROPOS DE "SUR LA VOIE ROYALE"

REPORTAGE LES INROCKS

Publié le 09/11/2020

— TRUMP LE MONDE —

Reportage réalisé pour le supplément des Inrocks consacré au Festival TNB, autour de la création Sur la voie royale de Ludovic Lagarde et initialement programmée en novembre 2020 en partenariat avec L'Aire Libre à Saint-Jacques-de-la-Lande.

« Souriante et détendue, la mine du metteur en scène contraste avec la noirceur de sa pièce »

Sous la direction de Ludovic Lagarde, Christèle Tual interprète, en solo, Sur la voie royale, d’Elfriede Jelinek, un brûlot politique d’une intensité rare écrit dans la foulée de l’élection du 45e président des États-Unis. Un acte de bravoure. 

La comédienne Christèle Tual est assise sur une chaise métallique le buste en avant, le menton relevé, les mains appuyées sur les genoux, les coudes saillant vers l’extérieur. Sa posture combative évoque celle d’une boxeuse reprenant ses esprits entre deux rounds. Elle est élégante, androgyne. Ses yeux verts sont plantés dans ceux de Ludovic Lagarde, installé derrière une grande table jonchée de livres. Le metteur en scène et l’actrice se regardent, mais ne se parlent pas. Et elle se lance. Une première séquence de répétition. Une demi-heure de filage, sans interruption, où elle affronte seule et à bras-le-corps Sur la voie royale, un texte d’une densité redoutable signé Elfriede Jelinek. Les premiers mots fusent. La voix est grave. La diction, percutante. Il est question d’un magnat de l’immobilier, malade de pouvoir, se réjouissant de l’agonie politique des États-Unis dont il vient justement de prendre  la présidence. Mais il est aussi question des préoccupations d’une femme âgée recluse dans son appartement. 

 

© Gwendal Le Flem

 

« Nous l’avons mis au pouvoir. Et nous en sommes tous responsables. Prophétique, c’est ce que Jelinek a vu avant tout le monde » — Ludovic Lagarde

Qui parle derrière ces “je” qui ponctuent chaque début de phrase ? Donald Trump ? Elfriede Jelinek ? Le narrateur est mouvant. Et l’autrice autrichienne ne s’encombre d’aucune explication. Mais Christèle Tual redouble d’intensité. Une costumière entre en scène, lui bande les yeux devant lesquels elle dessine des points rouges. Œdipe est donc là, lui aussi. La tension monte d’un cran. On entend maintenant des bruits de verre brisé, des instruments à cordes dissonants, jusqu’à ce que Ludovic Lagarde se lève pour mettre fin à la séquence. Souriante et détendue, la mine du metteur en scène contraste avec la noirceur de sa pièce. 

 

Les répétitions se déroulent au Théâtre de Gennevilliers, où les artistes entament la dernière ligne droite avant la première, à Rennes. Il reste environ trois semaines de travail. C’est peu pour un texte que beaucoup jugent immontable. Mais qu’importe. Ludovic Lagarde est confiant. Il a trouvé la solution théâtrale. Il a compris comment rendre l’œuvre d’Elfriede Jelinek limpide. Il sait aussi que  son actrice est déjà capable de produire des merveilles sur le plateau – même si elle n’en dort pas de la nuit, la faute à un texte difficile. 

 

Qu’importe, aussi, que la première du spectacle ait lieu le 10 novembre, soit une semaine après les résultats de la prochaine élection américaine. Donald Trump, dont il est ici question en long et en large (Elfriede Jelinek a entamé l’écriture de son brûlot le soir de l’élection de 2016), a de grandes chances d’être remplacé par son adversaire démocrate, Joe Biden. Mais Ludovic Lagarde n’y croit pas. “Tout indique que Trump prépare un coup d’Etat, explique le metteur en scène. Cette affaire ne sera pas réglée le 3 novembre, quel que soit le scénario. De toute façon, pour l’autrice, Trump n’est pas la cause du mal absolu, mais plutôt le symptôme d’une civilisation en pleine déliquescence. Nous l’avons mis au pouvoir. Et nous en sommes tous responsables. Prophétique, c’est ce que Jelinek a vu avant tout le monde.”

« C’est la chose la plus difficile qu’il m’ait été donnée de faire jusqu’ici » — Christèle Tual

La pause est terminée. Christèle Tual, qui faisait les cent pas autour de sa salade, se rassoit. Ludovic Lagarde, qui fumait cigarette sur cigarette au-dessus d’un cendrier géant, s’attable derrière ses livres. Place, donc, à la deuxième partie ; “bien plus dure encore que la première”, s’amuse le metteur  en scène. Et c’est peu dire ! Maquillée et habillée en direct pendant son solo par Pauline Legros, Christèle Tual se fond lentement en une caricature monstrueuse de Trump. Elle arbore un costume trop grand pour elle, grossit sous l’effet d’une prothèse ventripotente, postillonne à cause d’un dentier en or, puis disparaît derrière le masque d’un porc atrocement réaliste. 

 

 

“La première erreur, poursuit le metteur en scène, consiste à voir en ce président un simple bouffon. Il faut comprendre la violence de ses propos et la portée de ses décisions politiques.” C’est chose faite. Il nous faudra presque trois heures pour que l’effet de cette répétition s’estompe – la puissance du théâtre. Travailler avec une telle matière ne doit pas être simple tous les jours. Pourquoi s’imposer de telles difficultés ? “Une nécessité, répond du tac au tac Ludovic Lagarde. Ce qui se joue là-bas est la répétition générale de ce qui se jouera ici prochainement.”

 

On retrouve Christèle Tual le lendemain matin, dans un café de la place de Clichy, à Paris. La comédienne a dormi, un peu, et récité son texte pendant une heure et demie, comme elle le fait tous les jours depuis cinq mois, à un ami, “très compréhensif”, par téléphone. “C’est la chose la plus difficile qu’il m’ait été donnée de faire jusqu’ici, explique-t-elle. Et je sais que je n’en sortirai pas indemne. Mais je suis heureuse d’être en contact avec une pensée aussi puissante que celle de Jelinek. J’ai grandi dans un monde où l’on m’a toujours expliqué que la politique n’est pas l’affaire des femmes. C’est ma manière à moi de prouver le contraire.” 

— Igor Hansen-Løve 

 supplément des Inrocks consacré au Festival TNB, octobre 2020 

 
 
 
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Reportage réalisé pour le supplément des Inrocks consacré au Festival TNB, autour de la création Sur la voie royale de Ludovic Lagarde et initialement programmée en novembre 2020 en partenariat avec L'Aire Libre à Saint-Jacques-de-la-Lande.

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« Souriante et détendue, la mine du metteur en scène contraste avec la noirceur de sa pièce »

Sous la direction de Ludovic Lagarde, Christèle Tual interprète, en solo, Sur la voie royale, d’Elfriede Jelinek, un brûlot politique d’une intensité rare écrit dans la foulée de l’élection du 45e président des États-Unis. Un acte de bravoure. 

La comédienne Christèle Tual est assise sur une chaise métallique le buste en avant, le menton relevé, les mains appuyées sur les genoux, les coudes saillant vers l’extérieur. Sa posture combative évoque celle d’une boxeuse reprenant ses esprits entre deux rounds. Elle est élégante, androgyne. Ses yeux verts sont plantés dans ceux de Ludovic Lagarde, installé derrière une grande table jonchée de livres. Le metteur en scène et l’actrice se regardent, mais ne se parlent pas. Et elle se lance. Une première séquence de répétition. Une demi-heure de filage, sans interruption, où elle affronte seule et à bras-le-corps Sur la voie royale, un texte d’une densité redoutable signé Elfriede Jelinek. Les premiers mots fusent. La voix est grave. La diction, percutante. Il est question d’un magnat de l’immobilier, malade de pouvoir, se réjouissant de l’agonie politique des États-Unis dont il vient justement de prendre  la présidence. Mais il est aussi question des préoccupations d’une femme âgée recluse dans son appartement. 

 

© Gwendal Le Flem

 

« Nous l’avons mis au pouvoir. Et nous en sommes tous responsables. Prophétique, c’est ce que Jelinek a vu avant tout le monde » — Ludovic Lagarde

Qui parle derrière ces “je” qui ponctuent chaque début de phrase ? Donald Trump ? Elfriede Jelinek ? Le narrateur est mouvant. Et l’autrice autrichienne ne s’encombre d’aucune explication. Mais Christèle Tual redouble d’intensité. Une costumière entre en scène, lui bande les yeux devant lesquels elle dessine des points rouges. Œdipe est donc là, lui aussi. La tension monte d’un cran. On entend maintenant des bruits de verre brisé, des instruments à cordes dissonants, jusqu’à ce que Ludovic Lagarde se lève pour mettre fin à la séquence. Souriante et détendue, la mine du metteur en scène contraste avec la noirceur de sa pièce. 

 

Les répétitions se déroulent au Théâtre de Gennevilliers, où les artistes entament la dernière ligne droite avant la première, à Rennes. Il reste environ trois semaines de travail. C’est peu pour un texte que beaucoup jugent immontable. Mais qu’importe. Ludovic Lagarde est confiant. Il a trouvé la solution théâtrale. Il a compris comment rendre l’œuvre d’Elfriede Jelinek limpide. Il sait aussi que  son actrice est déjà capable de produire des merveilles sur le plateau – même si elle n’en dort pas de la nuit, la faute à un texte difficile. 

 

Qu’importe, aussi, que la première du spectacle ait lieu le 10 novembre, soit une semaine après les résultats de la prochaine élection américaine. Donald Trump, dont il est ici question en long et en large (Elfriede Jelinek a entamé l’écriture de son brûlot le soir de l’élection de 2016), a de grandes chances d’être remplacé par son adversaire démocrate, Joe Biden. Mais Ludovic Lagarde n’y croit pas. “Tout indique que Trump prépare un coup d’Etat, explique le metteur en scène. Cette affaire ne sera pas réglée le 3 novembre, quel que soit le scénario. De toute façon, pour l’autrice, Trump n’est pas la cause du mal absolu, mais plutôt le symptôme d’une civilisation en pleine déliquescence. Nous l’avons mis au pouvoir. Et nous en sommes tous responsables. Prophétique, c’est ce que Jelinek a vu avant tout le monde.”

« C’est la chose la plus difficile qu’il m’ait été donnée de faire jusqu’ici » — Christèle Tual

La pause est terminée. Christèle Tual, qui faisait les cent pas autour de sa salade, se rassoit. Ludovic Lagarde, qui fumait cigarette sur cigarette au-dessus d’un cendrier géant, s’attable derrière ses livres. Place, donc, à la deuxième partie ; “bien plus dure encore que la première”, s’amuse le metteur  en scène. Et c’est peu dire ! Maquillée et habillée en direct pendant son solo par Pauline Legros, Christèle Tual se fond lentement en une caricature monstrueuse de Trump. Elle arbore un costume trop grand pour elle, grossit sous l’effet d’une prothèse ventripotente, postillonne à cause d’un dentier en or, puis disparaît derrière le masque d’un porc atrocement réaliste. 

 

 

“La première erreur, poursuit le metteur en scène, consiste à voir en ce président un simple bouffon. Il faut comprendre la violence de ses propos et la portée de ses décisions politiques.” C’est chose faite. Il nous faudra presque trois heures pour que l’effet de cette répétition s’estompe – la puissance du théâtre. Travailler avec une telle matière ne doit pas être simple tous les jours. Pourquoi s’imposer de telles difficultés ? “Une nécessité, répond du tac au tac Ludovic Lagarde. Ce qui se joue là-bas est la répétition générale de ce qui se jouera ici prochainement.”

 

On retrouve Christèle Tual le lendemain matin, dans un café de la place de Clichy, à Paris. La comédienne a dormi, un peu, et récité son texte pendant une heure et demie, comme elle le fait tous les jours depuis cinq mois, à un ami, “très compréhensif”, par téléphone. “C’est la chose la plus difficile qu’il m’ait été donnée de faire jusqu’ici, explique-t-elle. Et je sais que je n’en sortirai pas indemne. Mais je suis heureuse d’être en contact avec une pensée aussi puissante que celle de Jelinek. J’ai grandi dans un monde où l’on m’a toujours expliqué que la politique n’est pas l’affaire des femmes. C’est ma manière à moi de prouver le contraire.” 

— Igor Hansen-Løve 

 supplément des Inrocks consacré au Festival TNB, octobre 2020 

 
 
 
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