Les 20 élèves sortants de la promotion 11 partagent leur vision du théâtre et des arts, leur sensibilité, leurs imaginaires, leurs espoirs, leur nécessité. 

En 2021, 1 375 candidat·es remplissaient le dossier de création du premier tour du concours d’entrée à l’École du TNB. Parmi ces 1 375 candidat·es, les 20 futurs élèves de la promotion 11 ont partagé à travers ce dossier leur vision du théâtre et des arts, leur sensibilité, leurs imaginaires, leurs espoirs, leur nécessité. 3 ans plus tard, en juin 2024, nourris de leur expérience artistique intensive à l’École, les jeunes acteurs et actrices se prêtent au jeu de répondre à nouveau à quelques questions issues du dossier qui leur avait été initialement soumis. 


Qu’est-ce qui t'étonne ?

Le temps. Le silence. Leur danse à deux. Le « chant du monde ».


Sais-tu ce qui a déclenché ton envie de devenir comédien ?

Le cinéma et les possibilités infinies de rêverie que m'a offert le grand écran quand j'étais enfant. D'avoir la certitude, que d'autres vies étaient possibles dans ces univers projetés et que ces mondes étaient vrais puisque les adultes autour de moi aussi s'émouvaient devant ce qui se passait à l'écran. Ça m'émerveille toujours autant et c'est ce qui m'a déclenché mon envie de passer de l'autre côté du miroir.



Si tu fais du théâtre, c‘est pour t'adresser à qui ?

À l'enfant que j'ai été, aux enfants que nous avons tous été. Marie-Noëlle Genod nous a dit un jour qu'elle dirigeait ses comédiens en leur disant : « ce doit être une leçon de liberté pour les spectateurs ». Retrouver cette liberté de l'enfance, cette sincérité, cette vérité de l'imaginaire qui nous fait parfois, dans ce mensonge orchestré du théâtre, sentir un invisible qui a trait au divin.


Raconte un moment de théâtre ou de danse marquant pour toi (ces 3 dernières années).

Le stage que nous avons effectué avec Steven Cohen et Samuel Mateu en décembre 2023. C'était en un sens l’aboutissement de mes 3 années au TNB. Ce fût un moment marquant parce que cet atelier m'a fait éprouver dans des proportions inattendues, ce pour quoi j'ai voulu rentrer dans cette école, sans en être conscient à mon arrivée. Faire de mon corps un outil d'expression, être un artisan de la parole et du silence, et, comme disait Claudel : ne plus comprendre mais perdre connaissance.



Quel acteur imagine-tu être dans l’avenir ?

Oscarisé. 2 fois.


© Lorriane Torlasco


Raconte-nous un souvenir d’enfance

C’était en 2009, lors du second et dernier jour des championnats de France de tir à l’arc sur cible nature à Portes-Lès-Valence. En entament la dernière cible des 42 à tirer, nous étions à égalité avec mon principal concurrent, Anthony. J’étais le dernier à tirer, Anthony l’avant-dernier. J’ai les mains moites, j’ai l’impression que mon cœur s’apprête à sortir de mon thorax. Je suis concentré sur ce que j’ai à faire, j’essaie de calmer ma respiration. C’est au tour d’Anthony de tirer. J’entends l’impact des 2 flèches. 


C’est à mon tour. Je m’avance, je découvre la cible. C’était une cible plongeante, à 25 mètres, dans les sous-bois. J’estime la distance à laquelle se trouve la cible, j’encoche ma première flèche, j’arme, je vise, je tire. C’est un geste que j’ai répété des milliers de fois mais à cet instant précis, le temps n’a plus la même valeur, tout est segmenté, j’ai l’impression d’analyser chaque étape de mon tir, pourtant si familier. Ma flèche arrive plein centre. Plus qu’une. Je répète les mêmes étapes que précédemment. La pression est à son comble, je suis conscient de tout ce qui se passe, de tous les regards derrière moi. J’encoche ma seconde flèche, j’arme, je vise, je tire. Impact. Ma flèche vient se planter juste à côté de la première, en plein centre de la cible. Je saute et lâche un cri de soulagement sur place. J’étais de nouveau champion de France, pour la quatrième fois, devant celui qui fut mon plus grand adversaire. 


De retour au greffe, je sors du minibus qui nous ramenait, je veux faire une « blague » à mon père, lui faire croire que j’ai perdu. Mais je ne parviens pas à dissimuler mon émotion, je le vois qui me souris, prêt à me prendre dans ses bras. Il est heureux, fier, peu importe le résultat. Je m’effondre dans ses bras, en pleurs, incapable de contenir davantage mon soulagement et ma joie. C’est l’un des plus beaux souvenirs d’enfance que j’ai.

 


Quel serait le projet personnel (théâtral ou non) que tu aimerais réaliser au sortir de tes 3 années d’école ?

Après de nombreuses ébauches de réponses toutes plus pauvres les unes que les autres car restrictives, je vais répondre par la plus banale mais la plus difficile à éprouver : vivre. Vaste projet, vaste horizon, beaucoup de désir.



Quand et comment vas-tu mourir ?

Je pense mourir au milieu des bois, dans ma campagne ariégeoise, entouré de mes chiens, lors d'un footing, si mes jambes me permettent encore de courir. J'aurai aux alentours des 75 ans. Étant calme de nature, je m'imagine (j'espère) une mort assez douce, où je regarderai mes 4 chiens jouer dans la rivière, qui passe en bas de ma propriété, pendant que je reprends mon souffle. Je m'adosserai à un arbre, je les regarderai s'amuser. Ce sera au printemps, en fin de journée. L'air aura cette odeur si particulière et propre à cette saison, d'herbes coupées. Cette odeur qui me rappelle tant de souvenirs de jeunesse, des souvenirs qui remontent à l'époque où je faisais du tir à l'arc et où la saison des concours en extérieur battait son plein durant cette période de l'année. Ce sont des souvenirs heureux. Heureux, je le suis encore juste avant ma mort, mais mon âge avancé m'a privé de cette naïveté, de cette insouciance de la jeunesse, si agréable, si reposante. Me reposer. Voilà ce à quoi je songerai. Je me mettrai à chantonner Knockin' on Heaven's door de Bob Dylan, parce que le moment me rappellera une scène mythique d'un film qui berça mon enfance : Pat Garrett et Billy the Kid de Sam Peckinpah. Je fermerai tranquillement les yeux, pour ne plus jamais les ouvrir.

PROMOTION 11

STÉPHANE DELILE

Publié le 10/31/2024