« Réussir à se rencontrer, même si tout semblait nous séparer »

Retour en mots et en images sur un projet d'Éducation Artistique et Culturelle par Servane Jarnier, chargée des relations avec le public   

Parmi les nombreux projets portés chaque saison par le TNB, il y en a qui vous marquent et qui vous déplacent au-delà des enjeux de départ. Back to Reality – Rennes & Morlaix est l’un deux.


Le TNB et le CNCA (Centre National pour la Création Adaptée) à Morlaix ont imaginé, avec la compagnie Les 7 sœurs et les comédien·nes de la troupe Catalyse, un projet d’Éducation Artistique et Culturelle pas comme les autres. 2 classes de lycéen·nes que tout semblait opposer se sont rencontré·es sur un terrain inattendu : celui de l’art, du théâtre et de l’altérité. 


Le projet a impliqué 58 élèves, dont 34 en 1re CGEA (Conduite et gestion d’une exploitation agricole) à Fougères et 24 en CAP AEPE (Accompagnement Educatif à la Petite Enfance) à Morlaix. Les ateliers ont été menés par Catherine Hargreaves et Raphael Defour, accompagnés de Manon Carpentier, Émilio Le Tareau, Sylvain Robic, Guillaume Drouadaine et Tristan Cantin.


Beaucoup d’enjeux importants étaient à considérer dans le tissage de ce projet : la collaboration nouvelle entre deux partenaires culturels dans le cadre d’un projet EAC, l’accompagnement d’artistes en situation de handicap n’ayant jamais mené d’atelier dans ce cadre, avec d’autres, sans handicap, plus expérimentés, la rencontre entre des jeunes aux sensibilités et univers très éloignées ainsi qu’entre des enseignant.es en lycée professionnel et des formateurs, formatrices en Maison Rurale et Familiale.


Il fut ainsi déterminant d’embarquer dans cette aventure des équipes pédagogiques expérimentées avec un désir fort de faire vivre une aventure artistique atypique à leurs élèves.



UNE CRÉATION INCLUSIVE COMME POINT DE DÉPART


L’évidence fut par ailleurs de travailler avec une équipe artistique habituée de ce type d’action artistique avec des classes, et dont la création Back to Reality était présentée au TNB en avril 2025. Cette création, soutenue par le TNB et le CNCA, s’inscrit également dans le cadre du dispositif EXTRA-ORDINAIRE, dédié à la création inclusive.


Le spectacle Back to Reality, mis en scène par Catherine Hargreaves et coécrit avec Adèle Gascuel, raconte l’histoire intime de 3 sœurs, l’aînée étant porteuse de trisomie 21. Ce spectacle a servi de fil rouge au projet pédagogique où la différence n’était pas un thème à expliquer, mais une réalité à vivre ensemble.



EN AMONT DE LA RENCONTRE AVEC LES ARTISTES


Tout a commencé au mois de novembre 2024, le projet a été initié par une rencontre dans chacune des classes par les coordinatrices du TNB et du CNCA. Les élèves semblaient curieux, un peu sur la réserve et rapidement inquiets à l’idée d’une restitution publique.


Avant le démarrage des ateliers, une lettre de la metteuse en scène leur a été adressée et lue en classe. Chacun et chacune devait choisir une chanson importante dans leur vie, une chanson connue du plus grand nombre, dont ils et elles devraient savoir par cœur les premiers couplets et le refrain.


Ces chansons ne devaient pas être choisies au hasard, elles devaient raconter quelque chose d’elles et eux. Selon Catherine Hargreaves, « nous sommes constitués de mélodies entendues depuis l’enfance, et qui nous accompagnent avec plus ou moins de bonheur, de tristesse ou d’agacement tout au long de notre vie, faisant ressurgir parfois tout un pan de notre passé : une anecdote qui revient et nous dessine une image fantôme de celle/celui que nous étions, il y a plus ou moins longtemps, en écoutant cette mélodie. » La metteuse en scène a ainsi invité les élèves à travailler « à partir de ces chansons qui leur tiennent à cœur et d’improvisations collectives autour de la figure de la chanteuse ou du chanteur et d’histoires intimes ou fictives qu’ils voulaient bien partager avec tout le monde. ».



UN DÉMARRAGE ÉMOUVANT À MORLAIX ET TRÉPIDANT À FOUGÈRES


Les ateliers ont débuté à Morlaix au Lycée le Porsmeur, avec les comédiens et comédiennes  de Catalyse et la compagnie les 7 sœurs en face de 23 filles et 1 garçon, toutes et tous intimidé·es. Les premiers souvenirs livrés en lien avec leurs chansons ont été reçus avec beaucoup d’émotions, la bienveillance entre les élèves s’est instaurée et leur a permis de se mettre en jeu et d’oser chanter devant les autres.


À Fougères, les ateliers ont commencé plus tard, au mois de février, et l’énergie était tout autre. Catherine Hargreaves et Raphaël Defour étaient les seul·es artistes à mener ces ateliers avec un groupe important de 27 garçons et 7 filles. Aux premiers abords, ils étaient très moqueurs entre eux, bavards ; elles étaient très discrètes mais rapidement elles ont vite montré qu’elles savaient se faire respecter. Une écoute entre elles et eux fut difficile à obtenir, mais au fil des jours, elle est devenue malgré tout possible. La force de leurs récits et de leurs présences se sont révélés.


© Louise Quignon



 ÉCHANTILLON DE CHANSONS TRÈS ÉCLECTIQUES CHOISIES PAR LES JEUNES

À nos souvenirs, 3 Café gourmands

987, Calogero

Ciel, Gims

L’Aventurier, Indochine

Le Chant des cygnes, Indochine

Aux Champs Élysées, Joe Dassin

Les Anges, La Rue Ketanou

Je t’emmène au vent, Louise Attaque

Le Chasseur, Michel Delpech

Dans les prisons de Nantes, Tri Yann

 


UNE RENCONTRE QUI N'ALLAIT PAS DE SOI


La deuxième étape de cette aventure fut de faire se rencontrer au CNCA artistes et jeunes venus de ces différents horizons. Et ceci à l’occasion de 2 journées intenses de pratique artistique.

Arrivés à Morlaix, les partenaires culturels et artistes avaient une idée précise de leurs objectifs, mais le comment restait incertain. Malgré un déroulé élaboré précisément, et validé par les équipes pédagogiques, comment savoir si la rencontre allait fonctionner ?


Les élèves de Fougères, n’avaient pas encore rencontré la troupe Catalyse et elles et ils étaient plus curieux de rencontrer les élèves de Morlaix. En face, les élèves du Lycée le Porsmeur semblaient beaucoup plus jeunes et plus timides. Au départ, les regards étaient fuyants, les gestes maladroits, les groupes restaient entre eux. Les contrastes étaient palpables : territoires éloignés, parcours hétérogènes, codes sociaux distincts, etc. »


Et pourtant, au fil des ateliers, quelque chose a basculé. « Les frontières se sont progressivement effacées, et de vrais liens se sont tissés », raconte la metteuse en scène Catherine Hargreaves. Selon elle « ce n’est pas la bienveillance qui fait tout. Ce sont les frottements, les déplacements. La différence, ce n’est pas un concept, c’est une expérience. »


Les élèves ont progressivement appris à se raconter à travers une chanson, un souvenir, une hésitation... Elles et ils ont appris à coopérer, à oser les un·es face aux autres, puis bientôt face au public.



UNE AVENTURE HUMAINE GUIDÉE AVEC ENGAGEMENT PAR DES ARTISTES EN SITUATION DE HANDICAP


Ce projet n’aurait pas été ce qu’il a été sans la participation de la troupe Catalyse. « Ce n’était pas toujours facile : les jeunes étaient nombreux, parfois impressionnants », confie Sylvain Robic, comédien de Catalyse. « Mais finalement, ils ont été très touchants. À cet âge, on est pris dans des émotions fortes. Il fallait juste leur laisser un peu de temps », ajoute Émilio Le Taureau. 


Manon Carpentier, elle, regrette de ne pas avoir pu aller plus loin : « J’aurais aimé prendre plus la parole, passer plus de temps avec eux. Je crois qu’ils avaient besoin de ça pour sortir de leurs groupes, pour s’ouvrir. »

 

© Louise Quignon



PLUS QU'UN PROJET PÉDAGOGIQUE, UNE EXPÉRIENCE TRANSFORMATRICE


Ce mélange de parcours, d’approches artistiques, d’expériences de vie a nourri un travail collectif inédit. À Morlaix puis à Rennes, la forme choisie pour les restitutions a été celle d’une ouverture d’atelier en cours plutôt qu’une présentation publique. La nuance est importante. Cela a permis de valoriser les élèves sans les mettre en difficulté face au public.

L’horizon n’était pas la performance, mais la transformation. Se découvrir soi-même à travers l’autre. Le théâtre n’était qu’un prétexte pour vivre la différence autrement.


Ce projet a déplacé tout le monde : les élèves, les artistes, les équipes pédagogiques », résume Catherine Hargreaves.

« On n’était pas là pour parler du handicap, on était là pour être ensemble. »

Finalement, les jeunes ont appris à s’exprimer, à coopérer, à dépasser leurs a priori.


Le spectacle Back to Reality, découvert au TNB en clôture du projet, a agi comme un miroir de ce qu’ils venaient de vivre. Plusieurs élèves ont exprimé le fait que le spectacle leur avait permis de mieux comprendre l’aventure qu’ils et elles avaient vécus ensemble auparavant.



Ce projet a été réalisé avec le soutien de la DRAC Bretagne, ministère de la Culture, de la région Bretagne et des membres du Cercle Culture de l’association Un Esprit de Famille (fonds Chœur à l’ouvrage, fonds Haplotès, fonds Milk for Good, fonds Guillaume et Charlotte Paoli, fonds Régnier pour la création, fonds Simones) et des 2 établissements scolaires, la Maison Familiale Rurale de Fougères et le lycée professionnel Le Porsmeur de Morlaix.


PROJET D'ÉDUCATION ARTISTIQUE ET CULTURELLE

RETOUR SUR « BACK TO REALITY – RENNES & MORLAIX »

Publié le 10/01/2025