Lauréat du projet EXTRA-ORDINAIRE 2026, Valérian Guillaume présente pendant le Festival TNB Qui c’est celui-là. Un monologue poétique inspiré de la vie de « l’homme-bus », Martial Richoz, qui arpentait les rues de Lausanne dans les années 80.

Qui était Martial Richoz et quel lien votre pièce entretient-elle avec sa biographie ?


Martial Richoz est une figure lausannoise qui, dans sa jeunesse, est devenue connue pour un jeu singulier qu’il a fini par rendre public. Il rêvait de devenir conducteur de bus mais cette possibilité ne lui a jamais été donnée. Alors il a décidé de le devenir autrement : en incarnant lui-même le trolleybus dans l’espace public. Il en imitait les sons, les annonces, les voix des passagers ou du conducteur, faisant apparaître autour de lui tout un monde imaginaire. Pour moi, ce geste est un véritable appel au théâtre. Il y a dans cette pratique une conscience très fine du jeu et de la fiction. C’était, d’une certaine manière, un performeur. 


Dans mon travail d’écriture, j’examine souvent comment la violence s’organise dans nos sociétés contemporaines et quelles stratégies permettent de s’en émanciper. Avec cette pièce, je travaille pour la première fois à partir d’un personnage ayant réellement existé et connu du public. L’enjeu a été de déplacer cette figure vers une forme de mythologie contemporaine, d’en faire un personnage de théâtre. Le texte est écrit à la première personne et se déploie en 14 stations, comme un trajet. Il raconte l’arrivée du jeu dans la vie du personnage et la manière dont celui-ci se met à l’activer dans la ville.


La pièce se situe à la fois du côté du journal-poème – qui donne à sentir le passage des jours – et du poème théâtral. Elle repose sur l’idée que les spectatrices et spectateurs sont les coauteurs de l’imaginaire à l’oeuvre sur scène, en privilégiant le trouble, l’écart et la variation poétique.


Comment, 40 ans après l’internement de Martial Richoz, évoquer les questions de normes, de marges et d’inclusion ?


Elles sont souvent abordées de façon caricaturale. Ce qui me semble important avec ce texte, c’est que l’on ne cherche pas à montrer que le personnage est « à part » mais plutôt à entrer dans son imaginaire. Cela permet d’éviter un rapport de surplomb ou une volonté d’expliquer ce qui, chez quelqu’un, reste souvent invisible : des mondes intérieurs, des manières singulières d’habiter la réalité. Ce qui me touche chez Martial Richoz, c’est précisément qu’il rendait ce monde perceptible par le jeu. Si aujourd’hui une parole est davantage possible et entendue, je crois qu’il reste encore beaucoup à inventer quant au traitement esthétique de ces questions sur nos plateaux. À cet égard, le dispositif EXTRA-ORDINAIRE fait fortement écho à ce que nous défendons. Il est essentiel que des structures accompagnent et soutiennent ce travail artistique.


Comment avez-vous travaillé avec le comédien Simon Jacquard ?


J’écris des pièces assez étranges et ce n’est pas facile de trouver des personnes qui, comme lui, réfléchissent à ce que parler veut dire et cherchent un rapport musical au texte. Après l’avoir vu jouer sur scène, j’ai vite eu envie de lui écrire un texte sur mesure. Nous avons obtenu la bourse de résidence d’artistes du Théâtre de la Colline, attribuée à un duo auteur / comédien de moins de 30 ans. 


Pendant 6 mois, nous avions une salle à disposition et j’ai écrit le texte en allers-retours avec lui. C’est un luxe rare de pouvoir travailler au plateau pour ciseler la langue. En passant ainsi de 200 à 35 pages, nous sommes allés à l’essence même du texte, d’autant qu’il y a des choses que Simon peut prendre en charge dans son jeu. Je suis convaincu que les « membres fantômes » du texte l’accompagnent.


La pièce existe sous 2 formes, l’une pour les salles et l’autre, plus courte, pour des endroits non dédiés au théâtre. Ont-elles été conçues dans un même mouvement ?


Ce sont 2 projets concomitants. Nous avions déjà bien avancé dans la matière et l’envie est venue de l’éprouver au plus vite, sans attendre que tout le travail de production se mette en place. Nous voulions créer une forme tout terrain, capable de se jouer dans des espaces de construction citoyenne – mairies, bibliothèques, structures médico-sociales ou lieux de réinsertion. 


Cette version de 45 minutes se concentre sur le registre du témoignage : l’idée qu’un personnage arrive dans un lieu de vie et se présente. Elle s’appuie davantage sur les faits mais aussi sur la passion qui traverse le personnage, sur sa vocation très singulière pour les trolleybus. La version destinée au théâtre, elle, embrasse davantage la part intérieure, poétique et onirique du personnage.


– Propos recueillis par Vincent Théval, février 2026

ENTRETIEN AVEC VALÉRIAN GUILLAUME

FAIRE THÉÂTRE D’UNE VIE ORDINAIRE

Publié le 09/11/2026