Annie Hanauer, chorégraphe et danseuse américaine installée en Europe, aime les corps qui ne rentrent pas dans les cases. Dans Starting with the Limbs, projet lauréat du dispositif EXTRA-ORDINAIRE, elle part des bras, des jambes, des prothèses, des gestes décentrés, tout ce que la danse traditionnelle laisse souvent de côté, pour créer une pièce pleine de douceur,  force et de présence. Avec une équipe de danseuses et danseurs aux parcours atypiques, elle compose des autoportraits dansés à plusieurs voix, où chaque mouvement devient une forme de lien.

Ce n’est pas la première fois que vous mettez en scène le corps différent ?


En réalité, cette réflexion prend racine dans un projet précédent que j’ai créé il y a quelques années, Updraft, un solo. C’était la première fois que je travaillais de manière aussi consciente avec l’asymétrie comme principe de composition. J’explorais l’idée que l’asymétrie pouvait être aussi riche, aussi harmonieuse que la symétrie, que l’on valorise souvent en danse parce qu’elle est visuellement plaisante. Mais dans la nature, tout ne suit pas des lignes droites : les formes sont souvent spiralées, les équilibres multiples. Starting with the Limbs s’inscrit dans la continuité de ce travail-là.


Cette fois, vous avez commencé par les membres–bras, jambes, épaules, prothèses. Qu’est-ce que cela vous apporte en tant que chorégraphe ? 


C’est venu d’un vrai désir de célébrer les artistes « crip »–un mot politique que je préfère à « handicapé ». Ce sont des artistes aux corps asymétriques, avec des membres en constellation, des extensions, des formes différentes. Et puis, je pars toujours de mon propre corps. C’est ainsi que je comprends le mouvement : en bougeant moi-même. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment mon expérience peut se partager, résonner autrement chez d’autres. Pour cette pièce, c’est la première fois que je pousse aussi loin dans l’idée de fonctionnalité : Comment mon corps fonctionne-t-il ? Qu’a-t-il appris à faire avec cette prothèse que je porte depuis des années ? Cela rejoint la pensée de la chorégraphe Claire Cunningham, qui parle magnifiquement de l’intimité que nous entretenons avec nos outils corporels, nos techniques personnelles. C’est une autre façon de parler d’expertise. Et le mot « limbs », en anglais, fait référence bien sûr aux membres du corps–mais aussi, par extension, aux membres d’un groupe et à leurs objets. Car ces objets avec lesquels nous entretenons une relation intime ne sont pas seulement des outils. Ils rendent certaines choses possibles. Ils amplifient nos mouvements. Ils nous soutiennent. Ils sont, en quelque sorte, des partenaires.


Quels sont ces objets ? Comment ont-ils influencé votre manière de penser l’espace et le groupe ?


Ça peut être une prothèse, une paire de béquilles, un fauteuil roulant… Pendant le travail avec les danseuses et danseurs, l’un d’eux a même choisi ses lunettes : un objet qui le soutient, lui permet de se reposer, qui amplifie les possibilités de son corps. Cela nous a amenés à nous interroger sur le lien que chacun entretient avec ses objets. Mais aussi : que se passe-t-il quand cette relation se déplace vers le groupe ? Quand elle devient collective ? Et si elle s’étend encore, jusqu’à la scénographie ? On a commencé à penser la scène comme un réseau de relations : entre les corps, les objets, l’espace. Ce qui se joue là n’est pas seulement fonctionnel, c’est presque affectif. Et ça transforme notre manière de composer.


Ce n’est pas une pièce revendicative au sens classique. Mais elle dit beaucoup sur les normes, la visibilité, les corps. Est-ce une forme de politique douce, incarnée ? 


Tout à fait. On n’a pas besoin de crier pour être politique. J’aime la colère, l’élan, le feu–mais ici, je cherchais autre chose. Une forme de clarté douce, peutêtre un peu ambiguë, mais profondément affirmée. Être là, simplement, c’est déjà une prise de position. La douceur me permet justement de décaler les attentes, de ne pas répondre là où on m’attend. Ce qui compte pour moi, c’est que tout passe par le mouvement, par les personnes présentes, et par ce que l’on construit ensemble. Peut-être que, vu de l’extérieur, cela semble juste « joli », doux, agréable. C’est une inquiétude que j’ai parfois. Mais sous cette apparente légèreté, il y a autre chose : quelque chose d’inébranlable. On est là. Comme on est. Et c’est tout. Parfois, je joue avec les attentes du public. Parfois, je brouille les pistes. Mais surtout, je tiens à ce qu’on puisse être là, tels que nous sommes. Peu importe que cela soit reconnu comme « de la danse » ou non. Ce qui compte, c’est la présence. Je cherche avant tout un moment de rencontre. Que chacun ait le temps de découvrir les personnes sur scène. De les voir bouger, se reposer, se relier. Pour moi, la chorégraphie est un espace d’attention partagée.


– Propos recueillis en anglais par Francis Cossu, traduction assistée par intelligence artificielle, revue et adaptée par l’auteur (mai 2025)

Photo © Pierre Gondard


 ENGLISH VERSION 

 

ENTRETIEN AVEC ANNIE HANAUER

ÊTRE LÀ, TOUT SIMPLEMENT

Publié le 10/09/2025