Joël Pommerat est auteur et metteur en scène, et a fondé la Compagnie Louis Brouillard en 1990, avec la particularité de ne mettre en scène que ses propres textes. Son travail d'écriture s’appuie sur les improvisations, l’imagination et le langage corporel des interprètes. Entre 2014 et 2022, il mène des ateliers à la Maison Centrale d’Arles, avec des détenus de longue peine, à qui il propose Marius librement adapté de la pièce de Marcel Pagnol, présenté cette saison au TNB.


D’où est né votre désir de travailler en milieu carcéral ?


En 2014, je suis sollicité par le directeur de la Scène nationale de Cavaillon, Jean-Michel Gremillet, pour aller rencontrer Jean Ruimi, une personne incarcérée à la Maison Centrale d’Arles, qui veut monter une pièce qu’il a écrite et qui a exprimé le désir de la mettre en scène. Je me décide alors à aller le rencontrer pour qu’il me parle directement de son projet. Au bout de 2 heures de conversation, j’étais tenté par une expérience théâtrale différente de ce que j’avais fait jusqu’alors, un désir très fort de théâtre, quelque chose de singulier. J’ai été frappé par l’intensité de cette envie de jeu, de fiction et d’invention. 


Le monde de la détention m’était inconnu. Et ce n’est pas la prison qui m’a décidé à accepter ce projet, mais cette rencontre humaine et artistique. Cette intense volonté de faire du théâtre que j’ai perçue chez Jean contenait ce que le contexte de l’emprisonnement fait à l’humain, aux relations, à la nécessité d’un temps, d’un espace, d’une nouvelle scène. Au milieu de l’année 2015, j’ai réussi à préserver 2 à 3 jours par mois pour venir travailler avec ces personnes détenues. Peu à peu, nous avons construit un processus de recherche et de création, poursuivant le travail d’écriture et de plateau.



Qu’est-ce qui est particulier dans le travail avec des comédiens débutants en détention ?


Au départ, la plupart des détenus d’Arles n’avaient aucune expérience du théâtre, ni comme acteurs ni comme spectateurs. C’était intéressant de travailler depuis cette absence de codes et de références propres au monde du théâtre. En comparaison avec des comédiens professionnels, le travail de recherche au plateau se fonde sur un rapport vraiment différent au fait d’être réellement et complètement au présent dans la fiction. La spécificité de la prison ici, c’est la place que prend l’espace de jeu et d’imaginaire dans un contexte où tout le reste est réglé par les impératifs sécuritaires. 


La prison est aussi vraiment un lieu où une sorte de dramaturgie organise de manière très serrée les relations, les positions, les regards à porter sur les différents individus. Elle établit des scissions, physiques et symboliques, entre les gens. Le théâtre trouble cette évidence de ce qui nous distingue les uns des autres, de ce qui nous définit.



Qu’est-ce que vous retenez d’important dans ce travail en prison ?


Bien sûr que la relation de travail est d’autant plus déséquilibrée que les situations de vie, les différences de parcours de vie entre nous sont importantes. En prison, pour que notre histoire de théâtre dure et qu’on produise ces spectacles, il a fallu qu’on se donne beaucoup d’attention et de proximité : une très grande présence à l’autre. Dans ce lieu et dans ces grands écarts de situations et de parcours entre nous, travailler la manière de se tenir près de l’autre déborde sur la relation d’ensemble, comme dans une absence de séparation nette entre la vie et la création. 


Je devais m’interroger sur ce que je lançais avec eux pour creuser des questions humaines et sociales, dans l’endroit même où ces vies sont en partie à l’arrêt. J’étais témoin d’une intensité d’émotion que le jeu produisait et je voyais sous mes yeux une qualité du travail artistique qui pouvait éclore. Un rapport très concret à la fiction. En même temps, je ne pouvais pas faire comme si je n’étais pas conscient que c’est depuis l’aridité de la prison que le plateau prenait cette valeur pour ces comédiens. Encore plus qu’ailleurs j’ai dû m’interroger : qui je suis pour venir travailler là, avec ces personnes, qu’est-ce que j’incarne, qu’est-ce que je tracte, qu’est-ce que je prends de ce qu’ils me partagent [...]. J’ai une grande lucidité sur la limite du théâtre et je ne crois pas qu’il puisse changer le monde. Mais je l’ai choisi comme le seul espace où je me dérobe à ce qu’on présente comme la vérité ou l’évidence.


– Propos recueillis par Hugues Le Tanneur

ENTRETIEN AVEC JOËL POMMERAT

CELLULES GRISES

Publié le 06/03/2025