Lorraine de Sagazan crée au Festival d'Avignon Léviathan, une création présentée lors du Festival TNB 2024.
Comment avez-vous abordé la thématique de la justice, qui est au cœur de Léviathan ?
Il y a d’abord eu un temps de documentation, d’immersion et de rencontres, partagé avec Guillaume Poix, mes camarades du pôle dramaturgique mais aussi les interprètes. C’est notre protocole de travail depuis quelques années. Nous avons assisté à des procès et des comparutions immédiates, un procédé qui est pour moi – comme pour bien des avocats – l’un des grands scandales de l’institution judiciaire contemporaine, s’agissant d’une justice expéditive qui cible en quelques minutes des personnes souvent déjà marginalisées. Surnommée parfois « la chambre des misères », cette procédure exceptionnelle, s’est normalisée dangereusement au fil du temps. Ce sont les justiciables que l’on y croise qui peuplent majoritairement nos prisons surchargées.
Nous avons longtemps travaillé sur l’histoire de la justice, ses rituels et la logique punitive. Nous nous sommes intéressés aux notions de vengeance, de sacrifice, et plus globalement à toutes les alternatives à la justice institutionnelle, à la logique procès / incarcération.
Comment passez-vous de l’accumulation d’un matériau documentaire à la fiction, à l’écriture de ce qui va être une pièce ?
Nous avons commencé les résidences en 2023, avec des temps d’improvisation, de réflexion commune et des temps d’écriture avec Guillaume Poix, l’écrivain qui m’accompagne depuis quelques années.
Nous faisons régulièrement avec les interprètes des « monstres », des traversées où pendant 3 ou 4 heures, se succèdent improvisations et scènes écrites. Cela nécessite des acteurs et des actrices une virtuosité colossale. Ensuite, nous décidons de ce que nous gardons ou pas. C’est un processus très long, fait d’allers et retours entre le plateau et l’écriture, où la recherche pure a une telle importance que bien souvent 95% de ce que l’on traverse ne sera jamais visible. La question de la forme est au cœur de mon travail, comment ne pas représenter le réel mais proposer une expérience.
Au fil de ces traversées, avez-vous en tête une cohérence, une thématique que vous souhaitez filer ?
Je travaille sur la question des béances de la justice de mon pays. Manque de temps et de moyens, épuisement des magistrats et des avocats, perte de sens : cette institution n'échappe pas au délabrement exponentiel du service public. Elle peine à fonctionner comme une instance d'intégration et d'organisation collective, s'inscrit plutôt dans les conflits politiques et reproduit les rapports sociaux de force. L'action de la justice est marquée par un écart radical entre les valeurs de neutralité, d'impartialité, d'égalité, et la réalité de ses effets. Ici, on assiste à une justice expéditive beaucoup plus sévère avec une population déjà précaire pour des faits souvent mineurs (j’ai littéralement vu des gens écoper de peines de prison pour avoir volé 3 paquets de gâteaux dans un supermarché) alors qu’il existe une criminalité en col blanc répandue, génératrice de beaucoup plus de dommages et de souffrances totalement invisibilisée.
La question de la douleur est fondamentale. Est-ce la victime qui fait la justice ou le code pénal ? « Il n'y a pas de justice dans un tribunal de comparution immédiate » est la phrase que j'ai le plus entendue de la part des avocats que j'ai côtoyés pendant plusieurs mois. L'urgence et la vitesse sont des concepts dominants des sociétés post modernes, et notre époque – s'inscrivant dans une mutation radicale du rapport au temps – est marquée par l'apparition de nouvelles conceptions du temporel telles l'urgence, l'immédiateté ou l'instantanéité, aboutissant à un jugement qui, en dépit de la rapidité de son prononcé, n'est ni provisoire, ni accessoire. Dans ces cas-là, l’utilité de la prison se pose, elle provoque régulièrement de la récidive, rend difficile la réinsertion et ne génère aucune paix sociale. Dans la plupart des cas, elle est inefficace mais semble rassurer, se présentant depuis l’abolition de la peine de mort comme une résolution humaniste alors qu’on connaît les conditions abjectes de détention dans certains centres.
À l'origine du droit pénal, on trouve la croyance selon laquelle il serait possible de trouver une équivalence entre dommages et douleur : administrer la douleur à un tiers. Chercher un substitut au passé en infligeant une souffrance au présent. Il existe une économie de la cruauté et de la souffrance dans nos sociétés, qui fonctionnent par confort et habitude. Nous avons tenté de déconstruire cette idée et posons la question des alternatives plus tournées vers la blessure et la notion de réparation du préjudice subi, de réappropriation des conflits.
Comment avez-vous pensé la scénographie ?
C’est un espace polymorphe, un espace de jeu et de projections. On peut y voir un chapiteau établi sur une friche. L’idée d'une justice buissonnière mise en place par des civils dans l'idée d'une prise en charge plus collective m'intéresse. La scénographie conçue avec Anouk Maugein peut aussi figurer une immense cathédrale de tissu incarnant l'idée d'une institution qui hérite plus qu'elle ne se construit. Cette masse imposante et versatile se présente tour à tour comme un piège, un abri, une membrane vivante, qui avale et respire.
Elle se dresse sur une plaine de fumier : cohabitent ainsi le sacré et le profane, le monument et la porcherie, l'idéal et l'abjection. J'ai travaillé sur l'ambivalence de la violence des situations auxquelles on assiste dans le spectacle, qui entrent en effraction avec l'esthétisme des images, la couleur du chapiteau, la forme chantée. Il s'agit pour moi de mettre en crise l'idéalisation du système pénal, la vision volontiers romanesque d'une justice si fréquemment qualifiée de laxiste, une grave dérive sécuritaire et l'exaltation de la punition. La présence continue d'images vient renforcer le vieil adage selon lequel « la justice doit se faire et se montrer en train de se faire ». J'ai par ailleurs commandé à Loïc Nebreda des masques réalistes que porteront tous les interprètes, pour accentuer le caractère désincarnant de notre regard face à cette institution et son fonctionnement mécanique et répétitif.
Cette pièce a aussi une dimension plastique et presque chorégraphique. Comment y êtes-vous venue ?
Avoir travaillé un an à la Villa Médicis, où le théâtre est très peu représenté, m’a permis de me confronter à d’autres disciplines qui m’ont énormément inspirée. Je pense qu’il y a une bascule, à l’intérieur de mon travail, pour aller chercher le théâtre un peu au-delà de sa marge. Je m’autorise plus d’hybridation dans la forme. J’essaie de me départir des règles dogmatiques de ce que devrait être un spectacle de théâtre. Ne pas représenter le réel mais créer un équivalent symbolique. Est-ce qu’une œuvre peut rendre justice ? La justice institutionnelle ne cherche pas la vérité, elle cherche une vérité judiciaire.
C’est une narration à laquelle on peut opposer des contre-narrations. C’est peut-être la possibilité du théâtre.
– Propos recueillis par Vincent Théval, mars 2024
JUSTICE EN CRISE
ENTRETIEN AVEC LORRAINE DE SAGAZAN
Publié le 05/21/2024
retour sur la une