Damien Jalet et Kohei Nawa poursuivent leur recherche. Entre sculpture mobile et performance sculpturale, Planet[wanderer] répond en écho à Vessel et Mist comme le 3e volet d’un triptyque sur l’errance. Entretien avec le chorégraphe belge.

Comment est née votre collaboration avec le plasticien Kohei Nawa ?


J'étais au Japon pour présenter L'Image de Samuel Beckett avec Arthur Nauzyciel quand je suis tombé, un peu par hasard, sur une de ses installations dans un vaste hangar à Nagoya : un gigantesque paysage fait à partir de mousse de savon. Ça a été comme un coup de foudre. Je voulais travailler avec lui. Au départ, nous ne savions pas si nous allions réaliser une pièce ou une installation. Il faut dire que je n’avais jamais travaillé avec un plasticien et Kohei vivait sa première incursion dans le monde du spectacle vivant. Nous travaillons beaucoup tous les 2 sur l'organicité et la transformation. Nous cherchons à parler de la vie qui nous traverse d'un point de vue non anthropocentrique.


Comment avez-vous travaillé ?


Nous avons essayé de mettre nos obsessions communes au centre de cette pièce comme de comprendre en quoi elles diffèrent. Nous partageons beaucoup de sujets mais cherchons de manière très différente. Nous avons donc essayé de trouver une forme pour rapprocher nos démarches. Une forme en fusion où nos 2 travaux deviendraient indissociables de manière à ce que le public ne puisse pas vraiment extraire l’un de l’autre.


Comme par l'utilisation de matières organiques et leur mise en relation avec le corps des danseurs ?


Il y a notamment cette matière non- newtonnienne : le katakuriko qui, quand on le malaxe, est solide, mais quand on le met à l'état de repos, se liquéfie complètement. Cette matière agit comme un transformateur entre le temps, l’espace et le corps et en même temps elle permet aux danseurs de trouver une certaine résistance gravitationnelle, un peu comme des plantes peuvent le faire. D'ailleurs, c'est un matériau qui vient de plantes.


© Rahi Rezvani

 

On la croirait presque extraterrestre !


La pluie qui ouvre le spectacle est un clin d’œil à la théorie de la panspermie développée à partir de la fin du 19e, qui pose que la Terre a été ensemencée par des germes extraterrestres. Cela voudrait dire que nous serions une espèce issue du recyclage de matières ancestrales venant du Big Bang. Effectivement, il est aussi possible de lire ce spectacle d’un point de vue exobiologique ! 

 

Qui est Tim Hecker, le compositeur du spectacle ?


C’est un compositeur de musique électronique canadien. Sa musique est comme une suite d’études impressionnistes : chaque morceau travaille des tonalités, des couleurs, des émotions. L’ensemble compose une toile aux limites de l’abstraction. Mais il sait ajouter un rythme, une pulsation, un battement de cœur ou un accord de guitare qui surgit comme d’une brume hantée. J’adore ses couches électro-acoustiques rétrofuturistes : elles créent une distance fascinante. Nous avons déjà travaillé ensemble sur Omphalos, un spectacle que j’ai créé au Mexique. Il venait de publier un album au Japon intitulé Konoyo, qui veut dire « Ce monde ». Ce qui était intéressant pour nous à ce moment-là, car cette pièce comme le cycle est aussi directement connectée à la mythologie japonaise.

 

De quelle manière ?


À travers un livre qui s'appelle le Kojiki, recueil de mythes concernant l'origine des îles formant le Japon et des kamis, divinités du shintoïsme. Il divise le monde en 3 niveaux : Yomi, les Enfers, le monde souterrain ; Takama-gahara, la haute plaine dans les cieux, le monde au-dessus des nuages ; et Ashihara-no-Nakatsukuni, littéralement « la terre centrale des roseaux », le monde que nous habitons. Alors que VESSEL illustrait de manière abstraite les 2 premiers niveaux, Planet [wanderer] se déroule sur le 3e et dernier niveau. Ici, les roseaux sont des humains, oscillant dans un équilibre fragile sans jamais rompre. Ce sont des corps-paysages-matières qui explorent ce monde.

 

Quelle sorte de fascination le Japon exerce sur vous ?


J’étais au Japon lors des terribles événements de 2011. Des vagues dévastatrices ont submergé des villes entières, causant la mort de milliers de personnes, des disparitions et d'importants dégâts matériels. L'événement a également déclenché une crise nucléaire majeure. J’ai été frappé par la façon dont le pays a su garder une forme de calme absolu et de dignité face à un tel désastre. Cela nous rappelle que la culture japonaise est marquée par des moments complètement apocalyptiques. À ce moment-là, je me suis rendu compte que le Japon avait développé une véritable culture de l'éphémère, c’est une de ses grandes constantes cognitives. De mon point de vue, ils ont transformé l’éphémère en une forme d'éternité. C’est peut-être cela que je trouve fascinant.

 

– Propos recueillis par Francis Cossu, avril 2024

AU-DELà DE LA GRAVITÉ

ENTRETIEN AVEC DAMIEN JALET

Publié le 05/21/2024