Dans La Brande, la metteuse en scène Alice Vannier se penche sur l’aventure de la psychothérapie institutionnelle pour questionner notre rapport à la folie. 

Dans les années 50, quelques psychiatres visionnaires, comme le Dr Jean Oury, cherchent à redéfinir leur discipline. Ils inventent alors de nouveaux lieux, en rupture avec le modèle asilaire, notamment la clinique de La Borde, ouverte sur le monde. 


Dans La Brande, soignant·es et patient·es répètent Comme il vous plaira de Shakespeare. Ce procédé de « théâtre dans le théâtre » ancre un peu plus encore le public dans la représentation, à mesure que les scènes de la vie quotidienne se confondent avec les scènes shakespeariennes. À quelles fins ?


Comme il vous plaira est la pièce qui s’est jouée quand nous étions à La Borde. Ces histoires shakespeariennes de forêt dans lesquelles le monde est renversé, la réalité brouillée et où les convenances de la Cour n’ont plus lieu d’être : cela résonnait forcément. Nous voulions transmettre aux spectateurs et spectatrices ce que nous avions ressenti et perçu, les égarer dans une forêt dont on ne sait où elle commence ni où elle se termine : leur faire perdre la notion du temps telle qu’on la vit. Comme dirait Orlando à Rosalinde : « Il n’y a pas d’horloge, dans la forêt ».


Votre spectacle traite de l’histoire de la psychiatrie, un sujet peu coutumier des plateaux de théâtre et encore tabou dans la société moderne. De quelle manière vous êtes-vous saisis de la question de la santé mentale dans un contexte de sortie de crise sanitaire, où elle aurait dû occuper une place centrale ?


Je ne sais pas si c’est un sujet peu coutumier des plateaux de théâtre. Après le confinement, il y a eu plusieurs spectacles qui ont traité, chacun à leur façon, du sujet. La psychiatrie rassemble plusieurs problématiques : celle de la santé mentale, de la souffrance et du soin qu’on lui accorde, de la dignité humaine. Mais il est aussi question du devenir du service public et de l’accueil des malades. Cela a réémergé de manière criante à la suite de la crise sanitaire. 


Dans les années 60, l’un des psychiatres membre du GTPSI, le groupe fondateur du mouvement de la psychothérapie institutionnelle, déclarait : « Soigner les malades sans soigner l’hôpital, c’est de la folie. » Je me suis donc intéressée de près à ce mouvement ainsi qu’aux penseurs qui y ont œuvré après la Seconde Guerre mondiale. C’était à la fois l’occasion de remonter quelques années en arrière pour se plonger dans cette période pionnière de la psychiatrie en France, mais aussi l’opportunité d’évoquer la force de la pensée collective au sein de ce groupe, certes minoritaire mais fondateur d’une nouvelle manière d’aborder le soin et l’accueil de la folie.


L’univers sonore de votre spectacle évoque lui aussi la vie en dehors de l’institution, sa périphérie. Comment avez-vous envisagé la question du monde extérieur avec ce médium, reliée à celle de la sortie de l’institution (la guérison) ?


Comme évoqué précédemment, le spectacle se déroule pendant la préparation d’une fête, quelque temps avant l’arrivée du monde extérieur. L’univers sonore, dans la continuité des murs, vient raconter la porosité avec le monde, tantôt rassurant tantôt angoissant. D’autre part, les interprètes jouent chacun 3 rôles, 4 même avec ceux de Comme il vous plaira, et nous tenions aussi à raconter l’histoire d’un lieu toujours en mouvement, de jour comme de nuit. 


La question de la sortie de l’institution et du retour dans la société comme une fin en soi est aussi trouble et incertaine que l’arrivée dans la forêt de Rosalinde et d’Orlando (dans Comme il vous plaira), de l’expérience humaine qu’ils y vivront et du dénouement de cette même pièce… On ne sait pas vraiment si elle finit bien… mais est-ce le dénouement qui importe ?


– Propos recueillis par Aurélien Péroumal pour le Théâtre de la Cité internationale, octobre 2023

 

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ENTRETIEN AVEC ALICE VANNIER

Publié le 07/11/2024