Christophe Honoré revient sur son dernier spectacle inspiré de Madame Bovary. Une non-adaptation volontaire, où Emma, figure de papier, devient femme de cirque, exposée, traquée, condamnée à rejouer son histoire sans fin. Entre dispositifs vidéo, répétition obsessionnelle et désir brûlant, le metteur en scène signe le portrait d’un personnage qui ne meurt jamais vraiment. Un spectacle proposé du 12 au 22 novembre 2025, dans le cadre du Festival TNB.
| D’où vous est venue l’idée d’adapter Madame Bovary dans un univers de cirque contemporain ?
Je voulais mettre Emma dans une situation de représentation permanente, comme si elle était condamnée à rejouer sa vie chaque soir. Le cirque, dans son aspect spectaculaire et cruel, m’est apparu comme le bon espace : un lieu où les corps sont exposés, où l’on regarde avec fascination, avec jugement aussi. C’est un cirque tragique, pas festif. On est davantage du côté de Lola Montès d’Ophüls que du chapiteau joyeux.
| Vous dites qu’Emma n’est pas morte. Pourquoi ?
C’est une image. Dans la pièce, l’arsenic n’a pas agi. Emma est vivante, mais enfermée dans la fiction, prisonnière de sa propre histoire, contrainte de tout revivre, sans fin. C’est une manière de réfléchir à ce que le théâtre fait aux personnages : on les réanime éternellement, on les oblige à se répéter, à rejouer leurs erreurs, leurs passions.
| Vous refusez donc une lecture morale d’Emma. Mais alors, qui est-elle pour vous ?
Ce n’est pas une femme réelle. C’est une héroïne de papier, une créature de littérature, pas une victime. Elle n’est pas là pour illustrer un propos féministe, ni pour qu’on la réhabilite. Elle est matérialiste, capricieuse, violente parfois. Elle est égoïste, elle veut jouir de tout, elle est à la fois touchante et insupportable. Et c’est précisément cette complexité qui m’intéresse. Elle n’a pas de corps fixe, pas de trajectoire linéaire. Elle est faite de langage, de mémoire, de récit. Elle n’appartient à personne. C’est une absence pleine, un mirage textuel. Elle fuit, elle s’efface, elle se reforme sans cesse. Elle est l’espace même du théâtre, ce lieu où le réel se trouble et où les figures persistent sans se figer.
| Vous parlez beaucoup du désir dans le spectacle...
Parce que tout est là. Emma désire, elle désire désirer, elle désire être désirée. Mais ce désir n’a pas d’objet. C’est un mouvement vide, un élan sans fin. Ce n’est pas un désir psychologique, c’est un désir de fiction, de devenir autre. C’est une tension permanente, un manque qui fabrique la scène. Et ça dépasse Emma. Le théâtre aussi est désir : désir de voir, de croire, de rejouer, de faire apparaître ce qui ne peut pas exister. C’est ça qui m’intéresse.
| Votre méthode de travail repose sur l’écriture de plateau. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Je n’écris pas le texte à l’avance. Je pars de documents, de fragments, et je travaille avec les acteurs. On improvise, on filme, on transcrit, on affine. C’est un processus qui émerge du plateau, dans l’échange, dans la collision des présences. Il y a une dramaturgie, mais elle n’est pas linéaire. Je préfère une forme fragmentée, polyphonique, plus proche de la structure mentale du souvenir ou du rêve.
| Quelle place occupent alors vos comédiens dans cette construction ?
Ils sont centraux. Jean-Charles Clichet, Marlène Saldana, Laurent Sauvage travaillent avec moi depuis longtemps. Ils ne jouent pas des rôles : ils construisent avec moi les contours du langage. Ils pensent le plateau. Et Davide Rao, plus jeune, vient bousculer tout ça. Il apporte du trouble, du silence, une autre vitesse. Ce sont des compagnons, pas des interprètes. Ce sont des dramaturges de présence.
| Pourquoi avoir choisi Ludivine Sagnier pour incarner Emma ?
Parce qu’elle est Emma à 40 ans. Ce n’est pas l’image de la jeune provinciale naïve. C’est une femme déjà blessée, déjà marquée, mais qui désire encore intensément. Ludivine a cette capacité à osciller entre le naturel et le trouble, entre le sourire et la cassure. Et je voulais une actrice qui accepte de se livrer dans un dispositif dur, parfois humiliant, parfois sublime. Elle a tout de suite compris ce qu’était ce rôle : un miroir brisé. Comment avez-vous traité le texte de Flaubert ? Il est là, bien sûr. Mais pas pour être récité. Il travaille comme un matériau sonore, comme un souvenir qui hante le plateau. Parfois il surgit tel quel, parfois il est détourné, collé à des images, réécrit. On entend Flaubert, mais pas toujours là où on l’attend. Il y a aussi des chansons, des vidéos, des silences. On joue avec les registres.
| Comment avez-vous traité le texte de Flaubert ?
Il est là, bien sûr. Mais pas pour être récité. Il travaille comme un matériau sonore, comme un souvenir qui hante le plateau. Parfois il surgit tel quel, parfois il est détourné, collé à des images, réécrit. On entend Flaubert, mais pas toujours là où on l’attend. Il y a aussi des chansons, des vidéos, des silences. On joue avec les registres.
| Quelle est la fonction du dispositif vidéo dans votre mise en scène ?
Il ne s’agit pas de cinéma, mais de vidéosurveillance. Emma est filmée en direct, en gros plan. On voit ses tremblements, ses pauses, ses doutes. Le public devient un regard totalisant, un œil qui scrute. Ça renforce l’idée qu’elle est coincée dans un dispositif, qu’elle ne peut plus s’échapper. Le LED, l’image, le son participent tous à cette mise en boucle du désir.
| On sent un rejet du théâtre militant dans vos propos. Est-ce volontaire ?
Oui, et je l’assume. Je suis fatigué par un théâtre qui moralise, démontre, simplifie. Emma est tout sauf une figure militante. Elle est trouble, ambiguë, contradictoire. Et je crois que le théâtre doit accepter cette contradiction, cette impureté. Je me méfie des discours bien rangés. Je cherche une poétique du réel, pas une pédagogie.
| Est-ce que votre Madame Bovary parle de notre époque ?
Pas directement. Je ne veux pas faire d’Emma une métaphore de la société de consommation, même si c’est tentant. Ce serait réducteur. En revanche, ce que je montre, c’est l’infini du désir, l’insatisfaction chronique, le regard qui dévore, le spectacle de soi. Et ça, oui, c’est très contemporain.
– Propos recueillis par Francis Cossu pour le TNB, avril 2025
ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHE HONORÉ
SUR LA PISTE D'EMMA
Publié le 10/09/2025
EN ÉCHO
Festival TNB
12 — 22 nov 2025
GUSTAVE FLAUBERT / CHRISTOPHE HONORÉ
BOVARY MADAME
05 NOV — 18 NOV 2025
EN ÉCHO À « BOVARY MADAME »
FOCUS LUDIVINE SAGNIER
Jeu 20 nov — 12h45
AUTOUR DE « BOVARY MADAME »
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