Juliette Binoche revient au théâtre avec Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad, créée pour le Festival d’Athènes – Épidaure et recréée pour celui du TNB. Dans cette interview exclusive, la comédienne évoque le contexte de création d’une pièce hors norme.
Connaissiez-vous personnellement Wajdi Mouawad avant le projet du Serment d’Europe ?
Juliette Binoche — Je l’avais croisé une fois au théâtre de La Colline, qu’il dirigeait alors. Nous tournions une scène d’Avec amour et acharnement de Claire Denis dans son bureau, qu’il avait mis à disposition. Nous avions échangé nos numéros de téléphone à cette occasion. En 2022, une amie m’a parlé d’un spectacle qui l’avait enthousiasmée, Racine carrée du verbe être de Wajdi Mouawad. J’étais débordée mais je me suis débrouillée pour y aller. Ça a été un choc absolu. J’ai eu le sentiment d’avoir rencontré le metteur en scène que j’attendais depuis des siècles.
Je lui ai envoyé un texto dans la nuit pour lui dire que j’aimerais beaucoup le rencontrer. On s’est vus trois jours après. Nous avons échangé des livres, des idées de projets, j’ai eu le sentiment que nous nous étions trouvés. Je lui ai donné un bouquin essentiel pour moi, Dialogues avec l’ange [de Gitta Mallasz], qui l’a bouleversé au point de l’empêcher de dormir. À partir de là s’est développée une complicité à la fois spirituelle, humaine et politique.
À quel moment a jailli le projet du Serment d’Europe ?
Wajdi Mouawad m’a appelée avec des tremblements dans la voix : “Juliette, le festival d’Épidaure m’a proposé de mettre en scène une tragédie.” S’approcher des lieux qui ont fait entendre du Sophocle, de l’Euripide m’a tout de suite fait dire oui. Travailler avec Wajdi était une chance inouïe. On savait qu’on ne jouerait que deux fois là-bas et qu’on reprendrait un an après en France et à l’étranger. Wajdi écrit ses textes sur le vif, dans le feu des répétitions ; il est réputé pour changer le texte au dernier moment, en ajouter comme en enlever. Je lui ai dit que si j’avais le texte très tard, je serais obnubilée par les mots, dans le stress de l’apprentissage et surtout sans avoir le temps d’intégrer l’écriture. Il m’a alors envoyé deux ou trois scènes importantes que j’ai pu travailler en amont.
L’essentiel de la pièce a donc pris corps à partir du début des répétitions ?
Au fur et à mesure des discussions avec les comédiens et comédiennes se met en jeu la structure même de sa pièce. Wajdi aime entendre ce que tout le monde ressent et pense dès le matin en arrivant et, en résonance, il écrit la nuit. Ce temps des répétitions est un lieu risqué, qui prend sa forme dans la fièvre ; Wajdi se sert de nous et nous le rend bien par les pages qu’il écrit, où nos personnalités apparaissent alors en filigrane. La préparation du spectacle a duré neuf semaines, il n’en fallait pas moins – le temps que ça infuse, que ça cuise, que ça se transforme pour arriver à une puissance coordonnée. C’est une pièce qui mord, qui nous plaque contre les sols et les murs de nos consciences. Le rire jaillit par surcroît. Au fond, Wajdi ne désire que la tendresse, l’enfantement de l’amour, mais le besoin de vérité ne peut être évité. C’est craché comme un morceau.
La mise en scène est d’un grand dépouillement, non ?
Le plateau est nu avec des chaises jetées, un vrai jeu de mikado ! L’espace est révélé par une lumière élaborée, nos déplacements, soutenus par une musique entêtante. Tout concourt à une intensité. Je ne pense pas que l’on ressorte du spectacle indemne. Nous avons la chance de nous entendre entre acteurs, notre complicité nous fait supporter ce qui s’y révèle ; je ne pouvais pas rêver mieux.
Que retenez-vous de l’expérience de jouer dans un théâtre antique ?
Jouer à Épidaure était très impressionnant. La chaleur écrasante de la journée contraste terriblement avec la fraîcheur du soir, on est étonné de sentir soudain le vent sur sa peau. Ça réveille, j’ai même eu froid sur scène. À la première représentation il y avait 7 000 personnes ; 9 000 à la seconde. Face à cette foule, on s’inquiète de sa voix, de tenir le coup jusqu’au bout. Ce qui m’a peut-être le plus étonnée, c’est la qualité du silence du public. La pièce a été conçue pour un théâtre antique et, entre le sujet de la barbarie humaine archaïque et le lieu originel du théâtre, il y a une concordance qui est exaltante. Le premier soir, j’ai eu très peur, mais à la seconde représentation, c’était tout le contraire. L’immensité du lieu nous fait sentir notre humanité. Je pense que cette dimension qui touche à l’humilité rend les acteurs plus pénétrants.
Vous n’aviez pas fait de théâtre depuis l’Antigone d’Ivo van Hove, il y a onze ans. Le théâtre vous manque quand vous n’en faites pas ?
Non et oui. Non, parce que je suis hyper-occupée et que j’aime ce que je fais. Donc je n’y pense pas. Oui, parce que quand je reviens au théâtre, je mesure à quel point ça m’a manqué. C’est en revenant sur scène que je me rends compte de la force de ce lien, cette fraternité entre acteurs, cette relation au quatrième mur qu’on peut ressentir parfois au cinéma, mais beaucoup moins. De toute façon, jeune actrice, je rêvais de théâtre, beaucoup plus que de cinéma. Je viens du théâtre par mes parents. L’idée de s’oublier dans une famille théâtrale, une troupe, je trouvais qu’il n’y avait rien de plus beau.
– Propos recueillis par Jean-Marc Lalanne pour le supplément des Inrocks (novembre 2026)
FESTIVAL TNB X LES INROCKS
J'AI (...) RENCONTRÉ LE METTEUR EN SCÈNE QUE J'ATTENDAIS DEPUIS DES SIÈCLES
Publié le 10/23/2026
EN ÉCHO
Festival TNB
17 — 28 nov 2026
WAJDI MOUAWAD
LE SERMENT D’EUROPE
17 NOV — 28 NOV 2026
TOUTE LA PROGRAMMATION
FESTIVAL TNB 2026
retour sur la une