Les 31 janvier et 1er février 2025, le TNB accueillait 4 représentations du spectacle _p/\rc__ de la compagnie Shonen. Ces représentations furent l’aboutissement d’un processus très particulier, puisqu’elles réunissaient sur un même plateau des danseurs professionnel·les, des enfants handicapés moteurs et des robots téléguidés – sans compter les parents, les soignant·es et les spectateur·ices, témoins et participants de cette aire de jeux inédite.

Portés par les danseurs, les enfants tanguent, volent, pirouettent, se balancent ; ils dévalent les tapis colorés empilés au sol dans de grands éclats de rire, se laissent porter par les robots. Ils enchaînent les figures : le « petit nuage », le « clubbing », la « rivière », comme autant d’attractions qui leur sont ouvertes. Pendant ce temps, une danseuse esquisse un slow très lent avec un des robots, piloté à distance par un performeur en situation de handicap, ou bien entame une lutte factice pour lui bloquer le passage. Avec cette démarche, le chorégraphe Eric Minh Cuong Castaing se place dans la lignée d’un art in socius qui tend à sortir la danse de ses frontières, notamment en créant du lien entre des lieux culturels et des structures œuvrant hors du champ de l’art – ici, des structures médico-sociales.



Pour créer le spectacle, les danseurs et danseuses de la compagnie ont mené pendant 6 mois des ateliers de pratique au sein du centre Rey Leroux. Situé à La Bouëxière, à 30 minutes de Rennes, le centre accueille une cinquantaine d’enfants handicapés de 6 à 20 ans, dans différentes unités : un IEM (institut d’éducation motrice) et un EEAP (établissement pour enfants et adolescents polyhandicapés).


Tous les membres de la compagnie avaient déjà eu l’occasion de côtoyer des personnes en situation de handicap et de danser avec elles : Eric Minh Cuong Castaing poursuit depuis près de 10 ans maintenant un travail autour des corps empêchés, qui s’est traduit par plusieurs créations comme L’Âge d’or (2018) et Forme(s) de vie (2021). _ p/\rc___, présenté pour la première fois en 2022 au Théâtre de la Ville à Paris, est la première « grande forme » du chorégraphe. Chaque reprise du spectacle dans une nouvelle ville nécessite de nouer des liens avec un nouveau groupe d’enfants ; il s’agit donc à chaque fois d’une recréation, la forme évoluant en fonction des possibilités motrices de chacun et chacune. L’objectif n’est pas en effet d’apprendre aux enfants une chorégraphie, mais de partir de leurs possibilités de mouvement pour les amplifier et leur permettre d’éprouver les plaisirs de la vitesse et du déséquilibre.



Initialement, l’unique critère de sélection transmis aux équipes du centre Rey Leroux était lié au poids des enfants : à plus de 25 kg, les portés deviennent impossibles. Il s’agissait donc de travailler avec les plus jeunes enfants, sans présenter dans un premier temps les interventions comme une préparation au spectacle, mais seulement comme une initiation à la danse-contact.



PREMIÈRE RENCONTRE


Pendant 3 jours, fin août 2024, les danseurs rencontrent une quinzaine d’enfants volontaires. Ce qui transparaît immédiatement, c’est la joie de sortir des fauteuils, de se libérer des attelles et des corsets, de tout ce qui tend à « normaliser » ou « rééduquer » ces corps. Etendus sur les tapis, ils regardent leurs camarades s’échauffer et s’essayer à de premières figures, plus ou moins douces ou rapides selon les réactions de plaisir qu’ils manifestent. Beaucoup ne parlent pas, les danseurs sont donc très attentifs à toutes les expressions de malaise ou de joie qu’ils peuvent laisser transparaître.



COMPLICITÉ ET CONFIANCE


Au fil des séances, le processus de sélection se met en place : au-delà de l’incapacité à marcher qu’ils partagent tous, les enfants font montre d’une grande singularité de mouvements – plus ou moins toniques, plus ou moins souples, plus ou moins précis – qui offrent une palette de possibilités aux danseurs pour composer leurs chorégraphies. Petit à petit, des binômes se forment, et la confiance qui s’établit permet de plus en plus de choses : les mouvements se font plus dynamiques, les portés plus acrobatiques, la peur du début s’estompe et laisse place à de grands éclats de rire. 


Fin novembre, le choix de la compagnie s’arrête sur 8 enfants, qui sont ceux pressentis pour participer au spectacle : Rachel, Loane, Ylouna, Lilwen, Sédanur, Hugo O., Hugo F etThibault. Il revient dès lors au centre d’informer les familles de la finalité des ateliers : 4 représentations sur le plateau de la salle Vilar au TNB. Beaucoup ont des questions, mais tous acceptent avec curiosité de s’engager dans le projet. Les ateliers se poursuivent et s’intensifient : les enfants ne sont plus seulement dans la découverte, mais aussi dans la mémorisation et l’approfondissement des figures. Il s’agit de tisser ensemble les partitions individuelles qui composeront le spectacle, même s’il reste toujours une part de spontanéité précieuse.



LA RÉSIDENCE AU TNB, UN MOMENT CLÉ


Le projet franchit une nouvelle étape avec les journées de résidence au TNB : pendant 3 jours, les répétitions vont se dérouler sur le plateau de la salle Vilar, au milieu de la scénographie constituée de grands tapis colorés et mouvants. C’est la première fois que l’équipe est au complet, enfants et danseurs réunis. C’est aussi la première rencontre avec les robots de téléprésence, avec lesquels il faut penser l’occupation de l’espace. Ce déplacement à Rennes ne va pas sans poser de nombreuses questions logistiques : le transport, les loges, la circulation d’un espace à l’autre, tout doit être examiné en amont pour s’assurer de l’accessibilité de l’ensemble des espaces. Le centre Rey Leroux est pleinement mobilisé : les professionnelles sont nombreuses à accompagner les enfants et ont anticipé tout le matériel nécessaire pour les soins, les repas et occuper les temps morts. Les parents qui le peuvent sont également présents pour accompagner leurs enfants au plateau et recevoir les instructions du chorégraphe sur leur rôle et leurs déplacements. Pour tout le monde, les représentations deviennent de plus en plus réelles à mesure qu’elles se rapprochent, ce qui ne va pas sans un peu d’anxiété.



Heureusement, une générale offre une première occasion de se confronter à un public : une cinquantaine de personnes, notamment le personnel du TNB, sont rassemblées pour découvrir le spectacle avec un œil bienveillant. Car beaucoup de choses sont encore en suspens : il manque la participation d’un des robots, une danseuse est à Nantes, un enfant est cloué au lit avec la grippe… Premier succès, les enfants s’emparent de la scène avec naturel et enthousiasme sans se soucier de ces nouveaux regards extérieurs. Les premiers retours des spectateurs sont extrêmement chaleureux, et cet essai met tout le monde en confiance pour les représentations à venir.



4 REPRÉSENTATIONS


Le grand jour arrive, avec un peu de fatigue accumulée et un nouveau rythme à prendre : il y a 2 représentations par jour à assurer. Les enfants ont eu le droit à une grasse matinée pour arriver les plus reposés possible. Déjeuner, enfiler les costumes, rejoindre le plateau pour s’échauffer avec l’équipe : toutes ces étapes ont été réduites au maximum. Un peu de fébrilité gagne le groupe : devant le flux de spectateurs qui pénètre dans la salle, une des enfants demande à sortir et il faudra toute la persuasion de sa mère et des danseurs pour l’encourager à rentrer et à danser. Mais en-dehors de cette manifestation de trac, le spectacle trouve à se déployer avec toute sa douceur et sa gaieté. Les spectateurs découvrent émus ce ballet qui réunit à égalité des motricités multiples, dans un espace commun qui permet de rêver à un monde plus inclusif et interdépendant. Rien n’est démonstratif, il n’y a aucune recherche de spectaculaire : le spectacle commence sans qu’on en ait vraiment conscience, par une déambulation des robots à laquelle s’adjoignent petit à petit les corps. Sur le plateau, les binômes se font et se défont, et selon sa position on se prend à observer plutôt tel ou tel qui passe à proximité. Les rires éclatent quand les mouvements se font plus vifs, et donnent le sentiment d’être témoins de jeux improvisés plus que d’une chorégraphie savamment composée. Au bout de quelques minutes, chaque enfant retrouve les bras de ses parents, venus l’accueillir. À la fin, ils quittent le plateau un par un, tout rayonnants encore de ce moment de liberté qu’ils ont vécu. Le public met du temps à se disperser, comme si tout le monde regrettait la fin de ce moment et espérait contre toute évidence qu’il se poursuive.


Les 4 représentations s’enchaîneront dans le même climat de tendresse et d’attention portée à l’autre. Elles ont offert à l’ensemble des spectateurs le sentiment éphémère d’appartenir à une communauté aux normes réinventées, où les hiérarchies entre les corps et entre les regards sont abolies, où le geste rend possible de nouveaux liens entre les personnes. Un moment de douceur pour tous, qui réactive des désirs d’utopie et transmet une exigence renouvelée d’empathie.



PARC : RETOUR SUR UN PROCESSUS DE CRÉATION INÉDIT DE 6 MOIS

Publié le 03/28/2025