Dans le cadre du projet Une Saison à l’École, Jean-René Lemoine met en scène sa création Mon Empereur avec la promotion 12 de l’École du TNB. Un spectacle qui prend comme archive le Bérénice de Racine et questionne ce qu’il se passe après la rupture définitive, quand l’amour continue au-delà de la séparation.

Dans cette nouvelle création, le personnage de Bérénice est interprété par 4 comédiennes : Eva Cherré, Juliette Kloppenburg, Victoire Poinas et Clothilde Raskin.


3 d’entre elles, Eva Cherré, Juliette Kloppenburg et Clothilde Raskin, reviennent sur les œuvres et les références qui ont nourri leur travail au cours de ce projet, ainsi que leur approche et interprétation du personnage de Bérénice.



Quel passage du Bérénice de Racine vous a le plus marqué ? 


Eva – Le passage de cette tirade d’Antiochus dans la scène 4 de l’acte 1 :


« Votre bouche à la mienne ordonna de se taire.

Je disputais longtemps, je fis parler mes yeux.

Mes pleurs et mes soupirs vous suivaient en tous lieux.

Enfin votre rigueur emporta la balance :

Vous sûtes m'imposer l'exil ou le silence,

Il fallut le promettre, et même le jurer.

Mais puisqu'en ce moment j'ose me déclarer,

Lorsque vous m'arrachiez cette injuste promesses,

Mon cœur faisait serment de vous aimer sans cesse. »

– Jean Racine, Bérénice, éd. Gallimard, 2001


Juliette – Cette tirade d’Antiochus, dans la scène 5 de l’acte 1 :


« Et c'est ce que je suis. J'évite mais trop tard, 

Ces cruels entretiens où je n'ai point de part. 

Je fuis Titus : je fuis ce nom qui m'inquiète, 

Ce nom qu'à tous moments votre bouche répète. 

Que vous dirais-je enfin ? Je fuis des yeux distraits 

Qui me voyant toujours, ne me voyaient jamais. 

Adieu. Je vais le cœur trop plein de votre image, 

Attendre, en vous aimant la mort pour mon partage. 

Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur 

Remplisse l'univers du bruit de mon malheur : 

Madame, le seul bruit d'une mort que j'implore 

Vous fera souvenir que je vivais encore. 

Adieu. »

– Jean Racine, Bérénice, éd. Gallimard, 2001


Clothilde – Quand Titus, à l’Acte 5 ouvre enfin son cœur à Bérénice. Il lui explique la raison de sa fuite, de son errance, de ses silences. Il lui dit clairement que malgré son amour, il choisira l’Empire. Dans un des vers de sa tirade, Titus (et Racine par Titus) évoque l’idée qu'on puisse se trouver soi-même grâce à l’amour.


«  Moi-même à tous moments je me souviens à peine 

Si je suis empereur ou si je suis romain. 

Je suis venu vers vous sans savoir mon dessein : 

Mon amour m’entraînait ; et je venais peut-être 

Pour me chercher moi-même, et pour me reconnaître. »

– Jean Racine, Bérénice, éd. Gallimard, 2001


Et ceux qui suivent, toujours dans la tirade de Titus, me font toujours pleurer.


« Oui, Madame ; et je dois moins encore vous dire 

Que je suis prêt pour vous d’abandonner l’Empire, 

De vous suivre, et d’aller trop content de mes fers, 

Soupirer avec vous au bout de l’univers. »

– Jean Racine, Bérénice, éd. Gallimard, 2001



Quel poème vous semble faire écho à la pièce ?


Eva – Le poème 712 d’Emily Dickinson :


« Parce que je ne pouvais pas m'arrêter pour la mort —

Elle a bien voulu s'arrêter pour moi -

Le cheval tirait lentement — nous allions loin 

Dans une éternité de calme.

Nous avons passé l'école, où les enfants rêvaient,

Nous avons passé les champs de blé mûr, Nous avons passé le soleil couchant —

Ou plutôt, il s'est couché pour nous.

Nous avons lentement avancé —

Et je sentais que le temps s'évanouissait - L'immortalité était notre maison.

Nous sommes arrivés à la maison —

Cette maison était une tombe —

Un toit de pierre — un sol de terre -

Où le soleil ne brille plus.

Depuis, des siècles passent — et pourtant Je ressens encore ce voyage, Car la mort, douce compagne, M'a emportée dans son silence. »

– Emily Dickinson, Poésies complètes, éd. Flammarion, 2020


JulietteLe condamné à mort de Jean Genet :


« […]

Sur mon cou sans armure et sans haine, mon cou 

Que ma main plus légère et grave qu’une veuve 

Effleure sous mon col, sans que ton cœur s’émeuve, 

Laisse tes dents poser leur sourire de loup.

 

Ô viens mon beau soleil, ô viens ma nuit d’Espagne, 

Arrive dans mes yeux qui seront morts demain. 

Arrive, ouvre ma porte, apporte-moi ta main, 

Mène-moi loin d’ici battre notre campagne. 

 

Le ciel peut s’éveiller, les étoiles fleurir, 

Ni les fleurs soupirer, et des prés l’herbe noire 

Accueillir la rosée où le matin va boire, 

Le clocher peut sonner : moi seul je vais mourir. 

 

Ô viens mon ciel de rose, ô ma corbeille blonde ! 

Visite dans sa nuit ton condamné à mort. 

Arrache-toi la chair, tue, escalade, mords, 

Mais viens ! Pose ta joue contre ma tête ronde. 

Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour. 

Nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes. 

On peut se demander pourquoi les Cours condamnent 

Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

 

Amour viens sur ma bouche ! Amour ouvre tes portes ! 

Traverse les couloirs, descends, marche léger, 

Vole dans l’escalier plus souple qu’un berger, 

Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes. 

 

Ô traverse les murs ; s’il le faut marche au bord 

Des toits, des océans ; couvre-toi de lumière, 

Use de la menace, use de la prière, 

Mais viens, ô ma frégate, une heure avant ma mort.

[…] »

– Jean Genet, Le condamné à mort : et autres poèmes, éd. Gallimard Education, 1999


Clothilde – Le recueil de poèmes Le soir d’Anna Akhmatova, poétesse russe, qui parle de la perte de l’être aimé, du deuil. Dans Mon Empereur, Bérénice dit « L’hiver est presque terminé ». Cette phrase me renvoie à ces vers :


« Le soleil d’hier en nos cœurs décroît, 

L’herbe se fane. 

Flocons légers dans le vent froid, 

Voici qu’il neige. 

 

Au long des canaux étroits l’eau se fige, 

Devient glace. 

Rien ici, je le sais bien, n’arrive - 

Oh jamais ! 

 

Sur le ciel qui est vide un saule étend 

Son éventail. 

Mieux valait peut-être que je ne sois pas 

Votre femme. 

 

Le soleil d’hier en nos cœurs décroît. 

Déjà l’ombre ? 

Peut-être… Au bout de cette nuit qui fuit, 

L’hiver est là. »

– Anna Akhmatova, Le soir : poèmes, éd. Héros-Limite, 2022



Une œuvre qui raconte « l'amour après la disparition » ? 


EvaPietà de Hyppolyte Flandrin, peint en 1842.


JulietteHarlem Quartett de James Baldwin (James Baldwin, Harlem Quartet : roman, éd. Stock, 2017).


Clothilde – Les photographies de Nobuyoshi Araki, que j’ai découvertes à la Maison Européenne de la Photographie, lors de l’exposition Love Songs. Il photographie l’être aimé, sa femme, atteinte d’une maladie. Au début de la série on voit leur mariage heureux, leur quotidien, et puis petit à petit il photographie sa disparition, son absence. Les lieux de leur amour après sa mort. C’est bouleversant.



La déclaration d’amour que votre Bérénice aurait pu écrire ? 


Juliette – Cet extrait d’Asta de Jon Kalman Stefánsson :


« Bonjour, je n’embrasse pas le sourire aux lèvres. Je suis tellement soulagé que tu aies finalement pris cette décision, merci, oh, merci !

C’est vrai, je dors comme un loir. Tout le reste est un tissu de mensonges. Voix-tu, j’ai coulé, coulé interminablement. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’on puisse couler si longtemps, ni sombrer à de telles profondeurs.

Ensuite, il n’y avait plus que les ténèbres. Le silence et la quiétude.

Sublime.

Je souris constamment.

Ça ne me vient même pas à l’esprit de penser à toi.

Parce que celui qui sombre, il sombre, et ses récompenses sont le silence absolu et l’oubli. Il faut en être reconnaissant. Non, même un fusil chargé ne sait pas en mesure de me forcer à dire ton nom. Il a franchi mes lèvres pour la dernière fois. Si tu savais à quel point ça me soulage de ne plus jamais avoir à me souvenir de tes cheveux brillant au soleil. Ou de devoir passer des nuits et nuits d’insomnie parce qu’un jour, tu m’as embrassé. Et le souvenir de ton sourire m’empêche de vivre.

[…]


Bonjour ! Je suis ici. Tout le reste n’est qu’un tissu de mensonges. Heureux comme un roi. C’est génial de sombrer, on s’amuse comme un fou, c’est vraiment sensas. Mes amis ont tenté de m’en empêcher, mais je n’ai pas mis longtemps à monter sur le bastingage. Le navire tanguait beaucoup, voilà pourquoi ils n’ont pas osé bouger. Enfin, si, ils ont bien bougé, mais très lentement, comme s’ils craignaient de m’effrayer et de me faire perdre l’équilibre. J’ai ri pour leur montrer que j’étais heureux. Mais en y réfléchissant, je me dis que mon rire exprimait sans doute bien d’autres émotions que la joie. C’est toute la question de l’équilibre, leur ai-je crié. Le navire a plongé pour fendre une vague et j’ai glissé. J’ai coulé.

Mais tu étais avec moi à chaque instant.

Comme toujours.

Jusqu’au bout.

Jusqu’à ce que tout soit fini et que plus personne ne puisse rien y changer.

Ma dernière pensée, c’était toi.

Tant que je pensais, je ne pensais qu’à toi.

Tout le reste est un tissu de mensonges. Tout ce qui n’est pas toi n’est que mensonge.

Mais pourquoi fallait-il que tes cheveux brillent ainsi au soleil ? Et que la commissure de tes lèvres soit comme calquée sur les larmes ? »

– Jon Kalman Stefánsson, Ásta : où se réfugier quand aucun chemin ne mène hors du monde ?, éd. Grasset & Fasquelle, 2018



Quelle référence, donnée par Jean-René Lemoine, vous a le plus marqué ? 


Eva – Les statues de Giaccometti, ou bien les aplats de Francis Bacon.


Juliette – Le cri du vice-consul dans India Song de Marguerite Duras.


Clothilde – La Médée de Maria Callas. C’est la Reine. La lourdeur des parures. Tout quitter de soi pour l’amour.


JOURNAL DE CRÉATION

MOODBOARD – MON EMPEREUR

Publié le 05/12/2026