Du 12 au 16 février 2024, l’équipe des relations avec le public du TNB a mis en place une tournée dans le cadre de son programme « TNB Mobile » du spectacle Le Mérite écrit par Maëlle Puéchoultres et Mélanie Leray, et mis en scène par Mélanie Leray, assistée de Clément Pascaud. Cette petite forme théâtrale est partie sur les routes pendant 5 jours à la rencontre de publics d’âges différents et dans des lieux très variés.
Cette pièce raconte la rencontre entre Bachir (interprété par Anouar Sahraou), un jeune garçon brillant venant d’un milieu populaire et Sophonie Desnoues (interprétée par Olivia Mabounga), jeune professeure de mathématiques, engagée et idéaliste. Ils vont se rencontrer 4 fois, de 2022 à 2040. Ces rencontres forment les 4 scènes de la pièce. À travers le parcours intime de ces 2 personnages, par l’évolution de leur relation et au fil de leurs conversations inattendues, le système scolaire s’entrevoit et participe de l’évolution de chacun : comment l’école publique, son modèle et ses valeurs, ont participé à forger la vie d’adulte du jeune homme ; dans quelle mesure ce même système éducatif et ses transformations ont influencé la carrière et la vie de la jeune femme. L’action de cette pièce se déroule dans une salle de classe, les spectateurs et spectatrices sont installés autour du décor constitué de tables et chaises de classe.
8 représentations ont eu lieu dans des lieux très variés : l’Hôtel Pasteur à Rennes, le micro-lycée Victor et Hélène Basch à Rennes, ASKORIA – Campus des solidarités à Rennes, Les Services Territoriaux Éducatifs de Milieu Ouvert à Rennes, le pôle associatif de la Marbaudais à Rennes, le lycée Simone Veil à Liffré, le lycée Beaumont et le tiers-lieu Le Parallèle à Redon.
Au total, 276 personnes ont pu découvrir le spectacle.

Récit de cette semaine d’aventure par Elena Jezequel, stagiaire, et Kaylen Blanchier en service civique au sein de l’équipe des relations avec le public du TNB.
Lundi 12 février
Nous commençons cette semaine à l’Hôtel Pasteur. Ce lieu est partagé entre 3 entités : un hôtel à projets, une école maternelle et un édulab (lieu d'expérimentation et d'apprentissage dédié aux usages et aux cultures numériques ouvert à toutes et tous). Nous y croisons des artistes en résidence, des jeunes jouant du piano, des enfants de l’école maternelle et nous découvrons la salle de représentation. L’équipe artistique doit repenser rapidement la scénographie pour l’adapter au mieux à la salle qui ne ressemble pas tout à fait à une salle de classe. Des planches posées sur des tréteaux feront office de pupitres, le tour est joué !
17h
9 jeunes de la mission locale We Ker, des artistes en résidence et des membres de la Fraterie (cantine solidaire nomade temporairement sur place) entrent en salle. La représentation démarre et les 2 comédiens développent leur jeu avec aisance. Anouar s’empare de l’espace, joue large, et sur une pirouette un peu risquée, son personnage, Bachir, s’envole et envoie valser une table et ses tréteaux en retombant. L’accident passe presque inaperçu et Anouar réussit à l’intégrer dans la pièce.
Lors du moment clé de la pièce, lorsque le jeune Bachir a mûri, « réussi » et revient témoigner de ses accomplissements aux nouveaux élèves de Madame Desnoues : moment de grâce, l’endroit où il s’arrête permet à la lumière du soleil couchant d’illuminer intensément son nouveau visage.

Lors de l’échange, plusieurs jeunes de la mission locale interviennent spontanément pour faire des retours et partager leur analyse.
À la suite de cette première représentation, Anouar confie avoir redécouvert toute la complexité de cette pièce et les nombreux enjeux qu’elle soulève. Qu’est-ce que la vraie réussite au fond ?
Mardi 13 février
Ce matin, nous allons au micro-lycée Victor et Hélène Basch de Rennes, établissement dédié à la lutte contre le décrochage scolaire. Il permet à une vingtaine de jeunes ayant interrompu leur scolarité de préparer le baccalauréat en suivant les cours de première et terminale générale. Nous sommes accueillis dans leur foyer/cuisine où les élèves et leurs professeurs ont transformé un des bureaux en loge pour nos comédiens, calfeutrant les vitres avec des feuilles de couleur format A4.
13h30
Une soixantaine d’élèves se réparti des 2 côtés de la salle de classe, la pièce commence et la gêne des élèves laisse rapidement place aux rires et aux regards complices. « C’est Macron ! » lancent plusieurs élèves alors que Bachir revient tout pimpant de son école de commerce.
Tous demandent si c’est une histoire vraie, soupirent de soulagement quand Olivia avoue avoir toujours détesté les mathématiques. Certains parlent en arabe avec Anouar. Ils disent avoir beaucoup aimé, malgré la gêne du début : « On était vraiment très proches, c’est impressionnant quand même », « Au début je me suis dit que ça allait être bizarre et finalement c’était vraiment cool ».
16h
Départ pour Askoria, lieu de la deuxième représentation de la journée. Le « Campus des solidarités » de Rennes, quartier Villejean, accueille 1500 étudiant·es et stagiaires répartis sur 35 formations différentes dans le domaine du champ social.
C’est une dizaine de salarié·es formateurs qui sont présents pour assister au spectacle. Les réactions, les rires, ne se font pas au même moment que depuis le début de la semaine. Ces professionnel·les, pour beaucoup éducateurs spécialisés, n’ont pas la même réception de la pièce, ne se plaçant pas au même endroit d’action qu’élèves ou professeur·es : elles et ils rient jaune lorsque qu’ils entendent Bachir dire avoir été « poussé, sur-poussé » par Madame Desnoue. Ils reprennent tous ces différents moments de la pièce pour interroger leur positionnement face aux jeunes qu’ils accompagnent, l’évolution de la pédagogie au sein même de leur structure de formation, citent entre autres Pierre Bourdieu et Monique Pinçon-Charlot comme possibles sources d’inspiration de la pièce.
Un assistant social relève l’absence du père de Bachir et développe sur la charge mentale reposant sur les enfants de familles monoparentales : faire les courses, s’occuper des frères et sœurs.
La question du désir est évoquée, cette pièce met en lumière des interrogations qui accompagnent leur pratique de travailleurs sociaux : Qui porte réellement ce désir de réussite entre le jeune et l’accompagnant ? Qu’est-ce qui est de l’ordre de l’intuition fidèle aux rêves du jeune ou à l’inverse, de la projection à sa place ? Elles et ils soulignent cette réplique : « Et ceux qui ne sortent pas du lot, on en fait quoi ? » pour certains d’entre eux, l’école tend à devenir une « machine à tri » qui ne profite qu’aux éléments déjà bons sans accompagnement des décrocheurs, de ceux qui n’ont pas ce « truc en plus ».

Mercredi 14 février
En ce début d’après-midi, nous nous retrouvons au sein des Services Territoriaux Éducatifs en Milieu Ouvert à Rennes, une structure de la Protection Judiciaire de la Jeunesse qui accompagne les jeunes placés sous-main de justice. Une dizaine de jeunes s’installe auprès de leurs éducateurs et éducatrices. Beaucoup restent cachés derrière leur casquette ou capuche et n’osent pas regarder le spectacle qui se déroule devant eux. Malgré eux, très vite, les jeunes se trouvent intégrés au spectacle grâce aux regards, rires et « checks » complices de Bachir qui embarque le public comme si c’étaient ses camarades de classe.
Cette mince frontière entre le comédien et son personnage a d’ailleurs fait l’objet d’un bel échange à la suite de la représentation autour d’un goûter, quand quelques jeunes ont fait part de leur confusion quant à la véracité de la pièce. « Ah mais moi j’croyais vraiment que tu étais le seul danseur dans ton école ! » ou encore « Ah mais vous n’êtes pas vraiment allée au Congo ? ».
L’énergie dans la salle, partagée entre public, éducateurs, jeunes et comédiens a été ressentie de manière unanime. « C’était trop drôle » lance un jeune devant le groupe. « J’espère que vous jouerez dans une série Netflix ! » plaisante un autre jeune avec Anouar en quittant la salle.
La pièce a également activé une complicité entre les jeunes et leurs éducateurs, tangible durant la pièce avec des chuchotements et rires complices puis en discussion de groupe avec des taquineries des éducateurs envers les jeunes sur l’importance de l’école. Finalement, au fil des répliques, les capuches se sont baissées, les regards se sont croisés et éclairés.
Jeudi 15 février
Aujourd’hui nous nous rendons à Liffré, dans le lycée général et technologique Simone Veil, où l’écriture de la pièce a débuté en 2021 dans le cadre d’un projet d’éducation artistique et culturel. Afin d’observer les perceptions des élèves sur différents acteurs du lycée, la metteuse en scène et l’autrice ont mis en place des ateliers d’improvisation. Les élèves interprétaient tour à tour leur propre rôle ainsi que celui des encadrants pédagogiques dans des situations données. Ce dispositif a permis d’avoir le point de vue des élèves d’aujourd’hui sur le système éducatif et d’y faire directement écho dans l’écriture. Les élèves interprétaient également le rôle de Bachir et de Madame Desnoues dans la toute première version du texte. Retour avec nos interprètes 2 ans plus tard.
9h
Nous arrivons à Liffré dans ce lycée tout neuf surplombé d’un « galet » mystérieux. 62 élèves entrent et se disposent de part et d’autre du dispositif bi-frontal, le face à face est toujours aussi intimidant alors que les comédiens démarrent. Néanmoins l’attention est au rendez-vous et l’atmosphère se détend dès les premières répliques d’Anouar. La performance d’Olivia (Madame Desnoue) finira d’embarquer les élèves. Alors qu’elle crie sur Anouar puis balance les chaises de tous les côtés, ils s’offusquent : « Oh mais elle est folle ! », « Elle me fait peur … ».
Lors de l’échange, les élèves reconnaissent ce qui est issu de leurs improvisations lors du temps de résidence : « ça rend le dialogue plus naturel et on entre plus facilement dans la pièce », « la discussion entre la prof et toi je l’ai déjà vécue mille fois ! »
17h
Nous arrivons dans le quartier de Maurepas, à Rennes, pour la deuxième représentation du jour au Pôle Associatif de la Marbaudais. Cet équipement de plus de 3500m² au cœur du quartier abrite notamment l’association Clair Détour qui accompagne à l’insertion les jeunes de 16 ans à 30 ans. 2 bénévoles nous aident à installer le décor et nous partagent leurs inquiétudes quant à l’absence des jeunes du quartier ce soir, les rues sont vides et il semble difficile de les mobiliser pour la représentation. Les minutes passent et en nous baladant dans le quartier nous finissons par rencontrer plusieurs d’entre eux. Enthousiastes, ils nous promettent d’être au rendez-vous à 18h30.
18h25
Entrée des spectateurs, plusieurs bénévoles et habitants du quartier s’installent mais ce n’est que lorsqu’Anouar et Olivia commencent à jouer que l’on aperçoit par le hublot de la porte, l’arrivée hésitante d’une dizaine de jeunes. Ils entrent et s’installent en riant, un peu gênés. La pièce a déjà commencé et Anouar est sur son téléphone bien qu’on ait demandé aux spectateurs d’éteindre le leur « Wesh pourquoi il a le droit lui ? ». Cagoulés, capuchés et bras croisés, au fil de la pièce, tous se découvrent et entrent dans le texte porté par des interprètes que rien ne semble déstabiliser.
Les comédiens confieront ensuite que cette représentation fut intense pour eux, les réactions étaient vives et les entrées-sorties fréquentes. Néanmoins l’échange qui suivit fut très convivial. Tous les jeunes sont restés pour boire un jus et partager leurs impressions sur la pièce « Mais du coup tu t’appelles Anouar ? Et tu as été en école de commerce ? ». Ils se confient sur leurs parcours et les doutes qui les habitent concernant leur avenir. Pour Anouar, « Cette représentation était la plus forte et la plus en lien avec le message de la pièce. ».

Vendredi 16 févier
Nous nous rendons au Lycée Beaumont à Redon en ce dernier jour de tournée qui permet aux comédiens de jouer un peu plus tard.
13h30
Le spectacle joue devant deux classes de 2nde générale et professionnelle. Les élèves connaissent bien Mélanie Leray, ils ont eux aussi eu la chance de l’accueillir pour une semaine de résidence, en préparation d’une nouvelle création. C’est tout naturellement que la représentation du Mérite est venue clôturer ce projet. Ici aussi les élèves se reconnaissent dans les personnages de la pièce. Quant aux enseignants, ils se disent très émus et à la fois inquiets sur l’avenir de leur profession.
18h30
Dernière représentation au Parallèle, tiers-lieu animé par les jeunes de Redon. L’équipe du lieu a dû s’organiser pour réaménager l’espace et se procurer des tables et chaises à l’apparence scolaire, alors que le mobilier habituel est plutôt composé de canapé et de fauteuils de récup. Plus d’une trentaine de personnes se sont déplacées, on se serre sur des bancs installés le long des murs.
Le spectacle a beaucoup touché certains spectateurs, qui se sont reconnus dans le personnage de Bachir et sa volonté de « déserter » en renonçant au parcours tracé de l’excellence académique. Plusieurs ont confié qu’eux aussi avaient choisi des chemins de traverse, qui les ont éloignés de leurs études mais leur ont permis de s’engager dans une voie qui avait plus de sens à leurs yeux. Une belle manière de finir cette tournée qui a éveillé des réflexions intéressantes sur la jeunesse, le mérite et le rôle de l’école.
Avec le soutien du département d’Ille-et-Vilaine et de la DRAC Bretagne

TNB MOBILE
LE MÉRITE
Publié le 09/03/2024
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