Les 20 élèves sortants de la promotion 11 partagent leur vision du théâtre et des arts, leur sensibilité, leurs imaginaires, leurs espoirs, leur nécessité. 

En 2021, 1 375 candidat·es remplissaient le dossier de création du premier tour du concours d’entrée à l’École du TNB. Parmi ces 1 375 candidat·es, les 20 futurs élèves de la promotion 11 ont partagé à travers ce dossier leur vision du théâtre et des arts, leur sensibilité, leurs imaginaires, leurs espoirs, leur nécessité. 3 ans plus tard, en juin 2024, nourris de leur expérience artistique intensive à l’École, les jeunes acteurs et actrices se prêtent au jeu de répondre à nouveau à quelques questions issues du dossier qui leur avait été initialement soumis. 


Qu’est-ce qui t'étonne ?

Cette fichue manie que j’ai d’être constamment à la recherche du temps perdu et puis l’instant d’après au cœur de la vague.

Les gens qui ont peur de perdre la tête en regardant la vérité en face. C’est une question de foi et je ne parle pas de dieu. Dieu est un clodo qui demande des tickets restos devant monop-

Il y a aussi la force inépuisable des femmes, si on le pouvait on pourrait la sauver votre putain d’humanité.

Puis il y a le prix des bouquets de fleurs en ville alors que je les avais toujours connus libres et vivantes, enfant.

Les jours, souvent de pluie, où j’attends les personnages de mes romans à la table d’un café où au coin d’une rue.

Nous avons tous un poète mort en nous ; mais il ne faut pas lui dire sinon il arrêterait de nous chuchoter quoi écrire durant ces longues heures de solitude.

Par exemple, je saurai l’heure exacte de la mort de ma mère avant même qu’elle ne s’en rende compte. Bien entendu je ne lui ai rien dit.

Les personnages de nos romans ne viennent jamais au rendez-vous.

Les morts s'attablent la nuit et boivent nos meilleures bouteilles ; des ivrognes.


Sais-tu ce qui a déclenché ton envie de faire du théâtre ?

Dans un moment de grâce en chantant le refrain de la chanson Les Chats du quartier à la fête de l'école de l’année 2006, je devais avoir 7 ans.

J’ai compris que je pouvais voler la joie du taon qui passe. (Elle sourit)

Je vais vous écrire une phrase qui est dans le roman de Delphine de Vigan Rien ne s’oppose à la nuit : « J’incarne ce que la joie à de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais que j’illustre la possibilité de la reconstruction de verbe mais aussi le retour de la parole après le silence. »

Maintenant je suis sainte et sauve.


Si tu fais du théâtre c’est pour t'adresser à qui ?

À qui ? À quoi ? telle est la question. Don, où ? Don, qui ?

Quand ça commence c’est parce que l’autre à dit mon nom alors je me reconnais, mon personnage se reconnaît. Enfin. Je dis les bons mots pour celui qui nous regarde. Oui. Oui.

Oui. Même s’il n’est plus vraiment là. Passons. S’il ferme les yeux pour écouter alors je voudrais ne parler qu'à lui car je sais, plus que personne, qu’il attend une réponse précise.


Un brin de vérité ? Passons. Je m’adresse à ceux qui cherchent sans savoir ce qu’ils vont trouver ou même sans comprendre ce qu’ils attendent. Le temps d’une vie. Après avoir consolé mon personnage j’avance au-devant de la scène pour nous faire retrouver la mémoire. On ne ment pas aux vieux enfants malades. Je répète, on ne ment pas aux vieux enfants malades. Je viens alors émettre ma colère en petits morceaux dissimulés dans l’espace puis, un peu après mon bon cœur, mon sang blanc à celui qui a faim du mot mot ment présent. Ça peut être n’importe qui, il ne sera jamais question de trier ou de faire des choix, mais juste de don. Mais ne vous méprenez pas, je suis loin d’être innocente, je suis aussi robuste qu’un nourrisson alors moi aussi je viens vous voler quelque chose et tout de suite après j’irais le chuchoter aux morts.

Je m’adresse aux êtres complets mais inachevés, je m’adresse à l'œuvre.


Raconte un moment de théâtre où de danse marquant pour toi durant les 3 ans ?

Un jour on a reconstruit le paradis de nos mains avec des bouts de papiers de couleurs, des rubans blancs, une échelle, deux radiateurs, et un miroir cassé. Je me souviens avoir vu des rivières, des océans, des montagnes vertes avec des maisons qui n’existent pas encore.


Même au paradis il y avait la guerre mais au-dessus on pouvait y voir suspendu une géante banderole avec écrit LOVE en trou, love écrit en vide et derrière il y avait la vie, des visages et des corps qui dansent. Ça a fini dans la poubelle après ma cérémonie pour niquer la fatalité, toute une histoire.


Quelle actrice imagines-tu être dans l’avenir ?

Je me vois comme une lanterne allumée dans une vieille maison en pierre ; dans un pays en guerre ? Je serais devenue une statue de Camille Claudel avec ma chair de marbre et mon cœur au sang chaud. Je veux être le chien noir bâtard Karénine, celui qui sourit aux voyageurs curieux et puis l’instant d’après la grande amoureuse de la pièce. Dans le noir, encore, regarder les gens être et disparaître jusqu’à ne pleurer que d’un œil pour la fin. Et pour la beauté du geste, vous faire deviner les personnages de la tapisserie et en silence quelques-uns de mes secrets. Un détail offert à ceux qui auront bien voulu me voir et se regarder en face. En échange, je ne demanderais rien. Je voulais simplement vous raconter un vieux poème, alors prenez tout ce que vous voulez car je suis pour toujours votre pute désincarnée, platonique, éthérée et divine, bientôt sous terre pour devenir une sublime mouche à merde.


© Lorriane Torlasco


Raconte-nous un souvenir d’enfance.

Je me souviendrai toujours de cette fin d’après-midi sous le petit mimosa en fleur, il devait avoir mon âge. C'était la première fois que je vivais un instant de parfaite tranquillité et je me souviens que la joie avec une odeur, un souffle et devenait paysage. C'était le premier jour de ma victoire contre la fatalité. Maintenant je me dis que j’aurais pu mourir ce jour-là, que ça n'aurait pas été grave. La nuit suivante une photographie s'est décrochée du mur alors qu’il n’y avait pas de courant d’air. Puis j’ai fait un rêve où je cherchais l’enfant sous la terre noire dans le carré des indigents, c’était un terrain vague mais il n’y avait pas de chapiteau de cirque rouge et blanc, seulement quelques bouts de bois avec des pierres pour délimiter des espaces inventés par ceux qui ne voulaient pas oublier le lieu exact, le tombeau de l’enfant. Aujourd’hui il ne reste plus rien, et maman n’en parle plus. Parfois nous nous retrouvons la nuit sans le dire, sur le banc, celui près du carré des indigents. On m'a dit un jour que je pourrais être une bonne vendeuse, une vendeuse de chaussures pour femmes bon marché. On m’a dit que je savais parfaitement les conseiller, et cela juste en croisant leur regard, moi je savais que c'était parce que je voyais leurs yeux rayés. C’est tout.


Et après je me disais que quand enfin je serais devenue la meilleure vendeuse de chaussures bon marché et bien je m'amuserais toute la journée à leur faire acheter des modèles inutiles. Par exemple, une paire de magnifiques talons bleu électrique et vernis pour une conseillère funéraire. Celle-là, oui, je me disais à cette époque que c'était certain qu’un beau jour de juillet une mère en deuil l’avait traité en silence de connasse.


Quel serait le projet personnel que tu aimerais réaliser au sortir de tes 3 ans d’école ?

Enfer quelque chose ; que je voulais appeler “J’ai niqué la fatalité” mais ça existe déjà.

C’est une écriture de plateau pour deux comédiennes, une petite forme pour un duo et plutôt destinée au théâtre de rue qui ferait parler sans demi-mesure deux femmes de chambres qui se battent contre les répétitions que l’on observe dans certains schémas familiaux, qui cassent les boucles circulaires, qui déglinguent la fatalité et dégueulent sur les inégalités de classes.

Ça serait construit avec une dramaturgie composée de scènes à dialoguer, de monologues, et de moments musicaux avec des morceaux de rap. J’aimerais aussi qu’il y ait un peu de clown.

J’aimerais réadapter et mettre en scène Les enfants terribles, de Jean Cocteau.

J’aimerais écrire une pièce sur les personnages féminins dans l'œuvre de Shakespeare en les faisant se rencontrer au sein d’une fiction que je vois se dérouler sans doute dans une émission télévisée ou une radio. J’aimerais y intégrer aussi les personnages de Sarah Kane et d’Emily Dickinson.


Je mourus pour la beauté-mais à peine

Étais-je ajusté dans la Tombe

Qu’un Être mort pour la Vérité, fut couché

Dans une chambre adjacent

e-

« Pourquoi tombée ? » souffla-t-il

« Pour la beauté », répondis-je-

« Et moi-pour la Vérité- Elles ne font qu’un-

Frères nous sommes », dit-il-


Alors, comme des Parents, réunis un soir-

Nous causâmes de Chambre à Chambre-

Avant que la Mousse ait atteint nos lèvres-

Et recouvert-Nos noms-

- Emily Dickinson


Quand et comment vas-tu mourir ?

La gueule ouverte et les 4 fers en l’air car faut toujours viser la lune.

Épitaphe : 

« On aura quand même bien rigolé.

Souviens-toi que jeu t’attend. »

PROMOTION 11

BONNIE BARBIER

Publié le 10/30/2024