International
Promotion 10

AMÉLIE GRATIAS AU FAST FORWARD FESTIVAL (DRESDEN)

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Promotion 10

Du 14 au 17 novembre 2024

Le festival Fast Forward a été fondé en 2011 au Staatstheater Braunschweig, en Allemagne, et a lieu au Staatsschauspiel Dresden depuis 2017. Il s’agit d’un festival de théâtre européen pour jeunes metteures et metteurs en scène. Chaque année en novembre, pendant quatre jours, le festival présente des performances venant de toute l’Europe, dirigées par des artistes en début de carrière de mise en scène. Le festival permet ainsi de donner à voir la diversité de la jeune création contemporaine, de proposer à la création émergente une plateforme de rencontre et de faire découvrir de nouvelles œuvres au public. Chaque année, un jury international attribue un prix à l’une des productions invitées, dont la metteure ou le metteur en scène est ensuite invité·e à créer une nouvelle pièce au Staatsschauspiel Dresden. Sont également attribués un prix du public, et, depuis 2022, un prix d’un jury jeune.


Le Staatstheater Dresden et le TNB partagent ainsi une attention particulière pour les parcours d’artistes, pour l’émergence des futures générations de créateurs et créatrices, pour la transmission de pairs à pairs. Ainsi, après l’aventure de Louis Atlan en 2023, c’est au tour d’Amélie Gratias (promotion 10) de prendre part au « forum » organisé dans le cadre du festival : la constitution d’une plateforme réunissant élèves, pédagogues, producteurs et productrices et metteur·es en scène européens.


Le Forum du Festival Fast Forward est soutenu par le réseau ETC dans le cadre de son programme Next Theatre Generation.





RETOUR D'EXPÉRIENCE

par Amélie Gratias



| Qu’est-ce qui t’a donné envie de participer au Fast Forward Forum ?


Après mon expérience en Sardaigne lors de la mobilité internationale en dernière année de la formation à l’École du TNB, j’ai eu la chance de prolonger ma collaboration avec l’équipe avec qui j’avais travaillé là-bas, en tournant le spectacle de Valentino Mannias, L’Orestea, à Athènes. Là-bas, j’ai été frappée par un nombre incalculable de choses qui ont, je crois, confirmé mon désir de faire du théâtre plus largement qu’à l’échelle de mon pays. Ou, plutôt, de faire dialoguer mes préoccupations locales avec un lien plus grand, vers un ailleurs. J’ai l’impression que parfois partir nous permet de mieux revenir. Prendre le large, prendre du recul, prendre la mesure de ce qui est en jeu ailleurs, y constater les résonances, les échos, les similarités, constater les différences aussi, confronter les avis, les priorités, tout cela nourrit et renforce une démarche et aiguise une conscience.


Quand on m’a proposé de candidater au Fast Forward Forum, j’y ai vu l’opportunité de continuer d’explorer cette chose qui anime une grande partie de ma démarche. J’ai appris grâce au retour d’expérience de Louis Atlan, avec qui j’ai traversé mes trois années de formation au TNB, que cela consisterait en beaucoup de discussions, d’échanges, avec des artistes des quatre coins de l’Europe, que l’on confronterait nos regards sur des œuvres tout aussi internationales lors du festival. J’ai vu là l’occasion rêvée de continuer à explorer ce qui résonne, en moi, du reste de l’Europe. Et puis je crois que je suis profondément animée par l’idée d’un théâtre européen. Or, je constate que nous avons encore beaucoup de progrès à faire dans la connaissance les un·es des autres si on veut pouvoir bâtir cette identité-là. Me rendre à Dresde pour le festival et participer au forum, c’était pour moi l’occasion de commencer à poser une petite pierre dans la construction de cet édifice.


C’était aussi l’occasion de travailler dans une autre langue que la mienne. Ce que j’adore. Car en dehors de ma langue maternelle, je suis poussée à me connecter autrement au langage. La pensée est plus lente, je me sens plus « idiote » et je crois que c’est une très bonne chose. Je chemine différemment avec les mots, c’est un effort plus grand pour moi de trouver le bon le plus juste, le plus approprié. C’est parfois même une vraie danse intérieure pour réussir à formuler une idée avec un nombre plus restreint de mot. Dans une langue étrangère, j’avance doucement et je construis encore plus en conscience tout ce que je dis. Je suis dans un effort. Et cela est un enseignement absolument précieux pour l’actrice, l’autrice et la metteuse en scène que je suis. On ne retourne pas à sa langue et à son théâtre pareillement quand on plonge dans cet effort-là. En tout cas, moi, je ne retourne pas dans ma langue pareillement. Chaque expérience pertinente qui puisse se faire dans une autre langue m’est précieuse pour cette raison.



| En quoi consistait ces rencontres (discussions, spectacles) ?


Le forum était organisé autour de temps de discussions sur une thématique, d’un parcours de spectateur, puis de temps d’échange sur ce que nous avions toutes et tous ressenti des spectacles vus afin de préparer les rencontres avec les équipes artistiques.


Le matin, nous nous retrouvions sur des questions telles que : quels sont nos préoccupations actuelles, quels aspects de la façon dont le théâtre se crée dans nos pays respectifs nous plaisent et nous déplaisent, comment envisageons-nous d’exercer nos métiers, comment les concilier avec nos vies personnelles, quel rôle attribuons-nous au théâtre et à la culture dans nos sociétés respectives, qu’est ce qui est théâtre et qu’est ce qui ne l’est pas ; ce genre de questions qui amenaient chacun et chacune à dresser en filigrane un portrait de sa pratique, de ce qui l’anime et des conditions de travail propre à chaque pays. 


Les discussions se déroulaient en anglais, avec pour chacun les accents propres à nos langues maternelles. Nous cheminions dans une forme de précarité du langage que je trouvais absolument fabuleuse. Les récits venus du Monténégro n’avaient rien à voir avec ceux venus de la Belgique, de l’Italie ou de la Lituanie. Un collègue bulgare arrivait au Forum chargé d’un événement complexe dans le monde du théâtre qui s’était produit juste avant le démarrage du festival, tandis qu’une autre collègue kosovar arrivaient avec une ferveur contagieuse et une appétit de faire communicatif. On offrait au reste du groupe nos théâtres et nos conditions d’artistes.


Selon le planning de la veille et des spectacles que nous avions vu, nous embrayions sur des échanges autour des représentations que nous avions vues. À ce moment-là, les habitudes théâtrales des uns et des autres, selon les esthétiques en vogue ou non dans chacun de nos pays, donnaient lieu à des conversations très précises et pertinentes sur la nature du travail observé. Le fond comme la forme étaient épluchés. Ce qui était particulièrement passionnant à ce moment-là, c’est que chacun et chacune d’entre nous parvenaient à parler de travail et non particulièrement des goûts qui nous étaient propres. Il ne s’agissait pas de dire « j’aime / j’aime pas » mais « je me suis questionné sur ça / ceci m’a intrigué / j’ai été emporté par cela ». 


À bien y réfléchir, nous n’étions pas seulement spectateur·ices, nous étions en travail. Les spectacles étaient tous très différents. Du théâtre performatif à l’installation visuelle mise en scène, il y en avait pour toutes les formes et les genres théâtraux venus des quatre coins de l’Europe. Cela m’a beaucoup rappelé l’ambiance du Festival TNB avec une grande activité de spectatrice sur un temps réduit, nous faisant passer d’un monde à un autre. Chaque spectacle était une capsule.


Le dernier volet, celui des rencontres avec les équipes artistiques, étaient des moments privilégiés pour parler d’une démarche, d’un parcours qui amène à telle ou telle œuvre. Il s’agissait de déplier le geste et l’intention, et de se rencontrer. Simplement se rencontrer. Et c’était précieux.



| As-tu découvert ou appris de nouvelles choses au travers de cette expérience ?


Oui. Et de façon très agréable, ce que j’ai découvert et appris étaient totalement différent de ce que je pensais apprendre et découvrir. Je pensais recevoir des choses liées à la pratique théâtrale ou à des façons de faire, et j’y ai finalement reçu une prise de conscience plus large sur l’état politique des pays qui constituent l’Europe, et des modes de réponses qui se dessinent par delà les frontières. J’ai appris combien, en France, nous étions ignorants d’une grande partie de l’histoire des pays qui constituent l’Union Européenne. J’ai ressenti combien cela était dommage. Il m’est apparu absurde de penser une Europe forte et solidaire sans construire cette identité en incluant chacun de membres qui la constitue. Il en va ainsi pour le théâtre comme pour la politique.


J’ai aussi appris combien il était possible de ne pas apprécier un spectacle au premier abord puis, parce qu’on rencontre l’artiste et qu’on le laisse s’exprimer, être finalement conquis·e par le travail fait. Aller à la rencontre, toujours : c’est cela que j’ai découvert, toujours s’efforcer d’aller à la rencontre. Et si la rencontre n’a pas lieu, ce n’est tout simplement pas grave. 


J’y ai découvert aussi un pan très neuf de mon désir de création. Decazeville – La montagne qui brûle, par exemple, une installation vidéo de Nina Gazaniol Vérité, m’a totalement connectée à des possibles de création qui répondent à beaucoup d’intuitions et de nécessités dans mon geste artistique actuel mais que je n’aurais jamais pensé possibles avant de l’entendre parler de son parcours. Comment dire cela en peu de mots ? Au milieu d’un festival de théâtre, il y avait cette installation vidéo, je ne savais pas clairement ce que j’avais pu ressentir de ce travail, j’étais même troublée qu’il ait eu sa place dans un festival de théâtre, et puis la rencontre avec Nina a éclaircit le paysage. J’aime beaucoup ça dans mon parcours d’artiste : ces moments où la rencontre avec une œuvre ou un personne me fait dire « on peut faire ça au théâtre ? ». 


Et là, il y a eu aussi une saveur supplémentaire, j’ai découvert cet nouvel émerveillement : « je peux aussi faire ça ? », tout court. J’ai appris que je pouvais : et désirer, et réaliser des projets plus hybrides que de « simples » spectacles de théâtre. Que je pouvais sortir des plateaux et y revenir selon les besoins et nécessités de ce que je veux créer. Nous pouvons tout faire, explorer toute forme, tout format, tout médium. C’est possible. C’est par là que tout commence non ? Par ce : c’est possible. Quand les choses deviennent disponibles dans l’imaginaire, alors la vie peut changer, l’expérience peut changer, les formes peuvent changer. Et c’est merveilleux. Sans cette disponibilité dans l’imaginaire, sans cette faculté à imaginer plus grand, plus loin, il y a un rebond qui m’est impossible. Aujourd’hui, ce rebond a eu lieu.



| Quel sens cela prend dans ton parcours professionnel ?


La fin de la réponse précédente ouvre parfaitement cette réponse-ci. Vous voyez comme les choses se tissent ? J’avance dans la vie et dans l’art en tissant, en faisant des liens avec les choses, en avançant de résonances en résonances, tout est un appui pour bondir vers le prochain ailleurs et tout à la fois, tout vient du même endroit, de la toute première impulsion. Un peu comme une araignée qui tisse, qui a l’air d’aller dans plein de directions différentes mais qui ne cessent de bâtir une seule et même toile, suffisamment solide pour attraper les éléments du réel et s’en saisir. C’est ce sens-là que prend cette expérience au festival dans mon parcours professionnel. Depuis la fin de mon cursus au sein de la promotion 10 du TNB, je réalisé que chaque rencontre, chaque confrontation avec des choses nouvelles impulse mon travail et mon regard, et que j’ai besoin de tirer mes fils dans des directions opposées pour faire tenir ma toile.


Cette participation au Fast Forward Forum s’inscrit miraculeusement dans la même temporalité que ma sélection en tant qu’artiste-créatrice au programme de résidences transdisciplinaires de la Millenial Academy, cette saison, à Caen. Depuis septembre, une semaine par mois, et au sein d’un groupe de 16 artistes venu·es de tous les champs de l’art (de la chorégraphie aux arts visuels en passant par la musique et le théâtre), je chemine à travers différents médiums, différentes matières de création. Je découvre combien, en complément de ma créativité et de ma recherche théâtrales, il m’est possible et envisageable de penser et créer avec de l’argile, de la photographie, du dessin, de la fabrication pures et manuelles. Nous travaillons avec des artistes internationaux de toutes les disciplines. Un germe d’une création plus large et multiple est planté en moi. Le Fast Forward Festival et sa programmation si éclectique, son Forum et ses membres si riches et divers, venus de langues, de pays, de pratiques et de questionnements théâtraux si différents s’inscrivent de façon absolument cohérente et pertinente dans mon parcours professionnel actuel.


Je peux – et je désire ardemment – créer dans autant de langues, de gestes, d’histoires, de traditions, d’esthétiques, de médiums et de formes que l’œuvre qui s’impose à moi dans la création le demande. Le Fast Forward Festival m’a offert cette confirmation-là et m’en a offert aussi la perspective concrète.



| Ton souvenir le plus fort ?

 

Pendant nos présentations respectives au sein du groupe, une des participantes, venue du Monténégro, nous a partagé le récit de la création d’un de ses spectacles qui s’attachait à aborder un épisode historique tragique de son pays. Une histoire de charnier camouflé par des constructions modernes et dont une partie du pouvoir s’échine à en faire oublier l’existence. Ce spectacle avait rencontré un succès critique et public ; pourtant, aucune possibilité d’autres créations ne s’est dessiné pour elle par la suite parce que là-bas, nous raconte-t-elle, ce n’est pas la qualité artistique qui dessine un parcours, mais la façon dont celui-ci s’inscrit ou non dans les plans du pouvoir politique. Ça m’a absolument bouleversée. Outre une sensibilité artistique chez cette personne qui entrait profondément en écho avec la mienne, j’ai été prise par cette histoire de perte de liberté, et de charnier oublié, par cette tentative du théâtre de révéler ce qu’il y a sous nos pieds et dont on ignore l’existence. 


Je refais un lien avec l’expérience qui m’a été permise par le TNB d’aller travailler en Sardaigne, à l’été 2021 : lorsque je marchais dans les rues de Cagliari, et tandis que je travaillais à exhumer des mots dans l’optique de traduire de l’italien au français le texte d’un spectacle qui œuvrait lui-même à déterrer du passé quelque chose de notre présent, j’étais souvent frappé par ces moments déroutant où, d’un coup, sous nos pieds se révélaient par le biais d’une plaque de plexiglas, les fondations antiques de la ville. Une cité sous une autre. Le lointain passé qui soutient l’absolue contemporanéité. Comme quand à Athènes, posée sur la Colline de l’ancien Aréopage, je contemplais l’antique Parthénon surplomber la modernité de l’Athènes d’aujourd’hui. 


Depuis, je suis attentive à ces architecture-là. En tournée à Gap, dans les Hautes-Alpes, j’ai rencontré ces fenêtres-sur-fondations. Aucun de nos murs, aucune de nos villes ou villages, aucun de nos édifices, n’est pas sans s’appuyer sur un précédent. Il y a dans l’architecture de nos villes, dans la cartographie de nos existences humaines, des fondations souvent invisibles mais pourtant d’une importance capitale. Parfois, un gouffre s’ouvre sous nos pieds, et cette sensations-là de toucher au fondement des choses s’offre à nous. Je crois qu’une des missions de l’Art – si tant est qu’il y en ait une – se tient-là, dans ce face à face avec nos charniers, réels ou symboliques, et qu’il y a quelque chose dont on peut se saisir et que l’on peut transmuter, remettre au travail ou en mouvement, pour parler de quelque chose de l’existence humaine actuelle, à la fois si solide et si précaire.


Un récit de cette metteuse en scène monténégrine, venue d’une terre aux multiples facettes et douleurs, aux nombreuses cultures, langues et peuples, et me voilà avec un monde entier sous mes pieds. Je crois que cela est un des souvenirs les plus forts de ces quelques jours à Dresde.