Julie Duclos ouvre la saison 2024/2025 avec sa nouvelle création, Grand-Peur et misère du IIIe Reich de Bertolt Brecht. Un spectacle créé en résidence au TNB.

Qu’est-ce qui vous a menée à cette mise en scène de Grand-peur et misère du IIIe Reich de Bertolt Brecht ?


La pièce ne racontant pas une histoire à proprement parler, ce sont les situations qui m’ont intéressée, ces fragments de vie qui composent à eux tous un moment de l’Histoire. Pas tant l’écriture, donc, que la force de situations humaines qui ménagent à chaque fois de l’espace pour s’identifier à tout le monde. Quand j’ai lu le texte pour la 1re fois, je ne me suis pas projetée dans du théâtre ou dans des idées de mise en scène, mais j’ai été émue comme on peut l’être devant un film et des personnages auxquels on s’attache. On peut se projeter dans ce qu’ils vivent, ce régime de peur, de censure et d’autocensure qui régit tous les rapports dans cette période particulière des années 30, avant que la guerre n’éclate. On peut toujours s’arranger avec soi-même, se dire que cela ne nous concerne pas complètement et que l’on ne sera pas attaqué en 1er lieu. Mais dès que le fascisme arrive au pouvoir en 1933, il touche tous les échelons de la société. Brecht montre des situations très concrètes, comme s’il prenait chaque personne pour observer le jour où le fascisme est arrivé dans sa vie, très précisément. Et cela a des choses à nous dire aujourd’hui.

 

La pièce regroupe 24 tableaux de longueurs inégales : comment avez-vous choisi et ordonné ceux que vous vouliez porter à la scène ?

Le choix a été intuitif et poétique. J’utilise cette sémantique à dessein car l’imaginaire lié à Brecht est toujours un peu didactique ou démonstratif – d’ailleurs chaque tableau porte un titre. Son écriture est très réaliste, presque cinématographique, et j’ai choisi l’ordre des tableaux comme on ferait un raccord au cinéma. Le raccord, c’est vraiment le plaisir de mettre deux natures de plan ensemble, comme une association d’idées. Cela s’est fait comme une traversée imaginaire, accompagnée de visions de mise en scène et de scénographie. Tout marche toujours ensemble. Parfois on a l’intuition d’une musique ou d’un son qui nous amène à un tableau.

 

La pièce est traversée par différentes questions : la surveillance, l’autocensure, l’effacement des frontières entre mensonge et vérité ou encore ce qu’un système fait aux individus. Y a-t-il un fil plus qu’un autre que vous aviez envie de tirer ?

 

Tout se recoupe, et on peut voir la pièce plus largement que par le seul prisme du parti politique. Ça peut renvoyer aussi au cadre de la famille ou d’une entreprise. Tout système qui exerce un pouvoir et crée des effets d’oppression, d’intimidation ou d’autoritarisme, produit de l’autocensure, de l’autosurveillance et de la paranoïa. On entre dans de nouvelles logiques de pensée qui changent l’ensemble de nos rapports, qui étaient normalement basés sur la confiance au sein du couple, de liens d’amitié ou de travail, ou entre parents et enfants. Un système autoritaire, quel qu’il soit, arrive à créer cela. À cet endroit, la pièce est belle et forte parce qu’elle montre comment cela s’incarne en pratique dans la vie des gens. Ce ne sont pas juste des idées.

 

Monter cette pièce aujourd’hui, c’est forcément en souligner les résonances contemporaines, même si elle s’inscrit dans une réalité historique très précise. Comment procédez-vous ?


C’est le grand défi : chaque décision de mise en scène est liée à cette question. Je ne change rien du texte qui est très contextualisé. C’est même tout l’enjeu : ce n’est pas une fiction, dans le sens où le nazisme a eu lieu et fait partie de notre histoire collective. Mais le regarder aujourd’hui produit sur nous un effet étrangement contemporain, qui parle de nos vies ou de ce qu’elles pourraient devenir. C’est bien cette tension qu’il faut trouver partout : dans le traitement de l’espace, dans la direction d’acteurs ou les costumes. Ces échos permanents doivent pouvoir parler à toutes et tous aujourd’hui. Le plateau est assez pur, loin de la reconstitution d’espaces naturalistes. Ce qui compte, c’est la pureté des situations et des rapports. La distribution est aussi un enjeu : le choix des acteurs et actrices mais aussi les rôles que je leur confie. J’ai notamment interverti certains rôles entre hommes et femmes pour déjouer certains poncifs de l’époque. La contemporanéité doit être grande, évidente, claire, sans effet passéiste.


– Propos recueillis par Vincent Théval, mars 2024

À PROPOS DE « GRAND-PEUR ET MISÈRE... »

ENTRETIEN AVEC JULIE DUCLOS

Publié le 05/21/2024