Latifa Laâbissi

Latifa Laâbissi

à propos de White Dog

Quelle est la ligne de force de votre représentation, White Dog ?
Il s’agit d’un rituel utopique accompli dans la nuit. L’utopie étant que des personnes très hétérogènes, c’est-à-dire les 4 personnes qui se trouvent sur le plateau, puissent inventer une culture commune, sans esquiver les dissensus. Ce n’est pas un projet « bisounours ». Il y a des batailles, des moments où on y arrive, d’autres où on n’y arrive pas. Tous ces moments, nous les célébrons. White Dog est une tentative utopique de réunion entre des gens très différents.

 

Quelle est la place de ce projet dans votre parcours personnel ?
C’est un projet au long cours, très connecté aux précédents. Ma lame de fond est la question de l’altérité ainsi que mon absolue confiance dans l’existence et la cohabitation d’identités hybrides, loin, très loin de celles qui vous assignent à être une chose et une seule. Même dans les luttes identitaires on a souvent tendance à fermer le prisme. Ce prisme, je ne cesse de le ré-ouvrir, pour ma santé psychique, et parce que l’art est l’endroit où on peut complexifier, faire monter en couches les questions et leur donner des formes. Le spectacle est presque un projet futuriste, pas dans le sens où je serais en avance sur mon temps, mais pour poser la question : peut-on, en danse contemporaine, être du côté de la science fiction ? Dans mon panthéon personnel, se tiennent des auteurs comme Demetem Touam Bona (Fugitif, où cours tu ? Éditions Puf) qui savent trouver des lignes de fuite à ces crispations identitaires ainsi que des écrivains clairement situés dans le champ de la science-fiction, comme, par exemple Damasio (auteur de Les Furtifs, Éditions La Volte). Nous sommes dans une société de contrôle où nous sommes assignés à n’être qu’une chose. Il faut inventer et tracer une ligne de fuite pour ne pas se faire coloniser l’imaginaire. Il faut continuer à complexifier plutôt que de réduire. Le spectateur vivra White Dog par les images, la perception, les espaces de transfert. Les spectacles sont des surfaces de projection. Mon désir est que le public accepte l’hétérogénéité.

 

On a l’impression, à vous entendre, que White Dog découle d’un véritable besoin intérieur. Est-ce le cas ?
Oui. Un des points d’ancrage de cette création remonte à 3 ans. Je re-dansais, au MoMa de New York, mon spectacle Self Portrait Camouflage. Le MoMa avait communiqué sur mon travail en diffusant une photo de femme portant une coiffe indienne. Une partie des artistes et des militants American Native sont alors montés au créneau, affirmant que je n’étais pas légitime pour porter cette coiffe. On n’aurait donc, aujourd’hui, le droit de ne parler que de ce qu’on est censé représenter. Il y a eu, pour moi, une urgence à évoquer ce fait. Je pose la question. J’appartiens et j’ai appartenu à des luttes sur les questions de l’appropriation culturelle. Je ne les écarte pas du champ politique, mais il faut qu’on gagne en articulations sur ces questions. Lorsqu’on m’a dit : vous venez exercer chez nous, en Amérique, une « white supremacy », j’ai été perturbée. Ce point de vue est violent. Et intéressant. Je me suis alors demandée à quel signe je tenais absolument, et où je ne voudrais pas qu’on me pille. Et j’ai transformé la violence ressentie en point de départ de ce spectacle. White Dog est une façon de nous poser la question tous ensemble, artistes et public compris.

 

– Propos recueillis par Joëlle Gayot, octobre 2019