LA MEILLEURE FAÇON D'AVANCER

LA MEILLEURE FAÇON D'AVANCER

RENCONTRE AVEC FRÉDÉRIC NAUCZYCIEL

Interview réalisée dans le cadre du supplément des Inrocks consacré au Festival TNB et imprimé avant son annulation

Séduit par le marching band, une parade en musique, Frédéric Nauczyciel lui a fait traverser l’Atlantique il y a quelques années. Aujourd’hui, en ces temps de repli sur soi, le Marching Band Roazhon Project, une communauté éphémère mais inclusive, enchante la ville.

 

Frédéric Nauczyciel se souvient, amusé, du commentaire de sa professeure de physique : “Le jour où tu feras simple, ce sera génial.” Lui, l’enfant dyslexique, pas toujours à l’aise, y a repensé des années plus tard. Il venait d’initier son premier marching band après un voyage à Baltimore. “Simple et génial”, plaisante-t-il. L’évidence de ce projet, rassembleur et inclusif, semblait alors résonner avec une époque plus ouverte sur l’autre. Nauczyciel, danseur, formé auprès d’Andy de Groat, photographe et artiste plasticien, s’est trouvé happé par cette fanfare en constante évolution. Dans son sillage, il a entraîné le danseur Marquis Revlon et les musiciens Sylvain Cartigny et Clément Le Goff. “J’ai toujours aimé les parades et les soldats de plomb, les claquettes aussi. Il y a quelque chose de l’ordre du rituel”, déclare Frédéric Nauczyciel.


Mais le réalisateur ne s’attendait pas à pareille claque lorsqu’il débarque dans un hangar de Baltimore en 2014. Face à lui, ce jour-là, il y a des musicien·ne·s et des danseur·euse·s d’un marching band. Et Marquis Revlon. Ce vogueur reconnu, que Frédéric a rencontré quelques années plus tôt, est le pivot du marching band de son quartier de Baltimore. Le lien entre les deux univers, le premier hérité de l’armée américaine, le second, plus subversif et queer, frappe Nauczyciel. L’année suivante, Baltimore, secouée par des émeutes après la mort de Freddie Gray, 25 ans à peine, est un chaudron. Il embarque Marquis Revlon dans la création d’un marching band francilien. Épaulé par la MC93 de Bobigny, ce MBPP (Marching Band Paris Project) deviendra un film-performance.

“Il y a une forme de cohésion propre aux marching bands. On doit parler la même langue en faisant l’expérience commune de la marche.” Le créateur affirme avoir retrouvé plus tard ce désir d’être ensemble dans la musique bretonne. Mais, dans l’esprit de Frédéric Nauczyciel, il s’agit d’aller encore plus loin, en incorporant du voguing ou, plus tard, de la danse baroque. Le projet devient évolutif, est invité par le Palais de Tokyo ou… les Galeries Lafayette pour
une soirée avec Beth Ditto. Il ne parle jamais de diversitémais de proximité.

“En évoquant des revendications dites minoritaires, d’autres personnes vont entrer en contact avec cette communauté. Ainsi, sur le Marching Band Roazhon
Project
, le réseau queer de la ville s’est intéressé à l’aventure, certains danseurs hip-hop également. On attire tout autant des gens aux corps et aux âges différents.” Nauczyciel a, d’une certaine façon, retenu la leçon de la danse postmoderne américaine qui, la première, met la danse dans la rue, initie des troupes métissées. “C’est mon héritage, et je le dois à Andy de Groat.”


Cette version rennaise, une folie en ces temps de pandémie, va ainsi habiter les espaces du Frac, arpenter la coulée verte et squatter les locaux de l’école
du TNB. Une parade pour défier une époque repliée sur elle-même ? Qui sait ? Trente-cinq danseur·euse·s, sous la direction chorégraphique de Marquis Revlon, ont été réuni·e·s, Sylvain Cartigny assurant une certaine continuité musicale, rejoint par Clément Le Goff, “ambassadeur” de la culture traditionnelle bretonne. “Il y a une équipe de transmission.” Après la région parisienne, cette fanfare enchantée et engagée va donc prendre des accents bretons jusque dans sa gestuelle. “Rapporter la question de la ligne et du cercle propre à la bourrée bretonne”, résume Nauczyciel, conscient de ce pas de côté. “Je défends cette notion d’expert. On le retrouve dans le voguing comme dans la danse bretonne. À mes yeux, un amateur est un expert.”

Le projet de Frédéric Nauczyciel s’est toujours doublé d’une partie filmée, souvent un plan-séquence. Pas une captation car, dit-il, “j’ai beaucoup de mal à enregistrer. Les Anglo-Saxons parlent de real time : on voit l’expérience le temps du film. Je suis à la croisée des deux”. Le réalisateur se souvient avoir posé un soir sa caméra dans un ball voguing. Les danseurs ont fait le reste, imposant le rythme du film. “Je veux réaliser une œuvre en soi, pas une captation de plus. On devrait, le temps du Marching Band Roazhon Project, pouvoir assister à une diffusion en streaming.” Le réalisateur verrait bien le projet lui “échapper”. Et pourquoi pas passer le relais, le temps d’une performance, à Phia Ménard ou Gisèle Vienne “pour qu’elles activent à leur tour le marching band. On peut dire qu’il est autogénéré. Surtout, il ne m’appartient pas”.

— Philippe Noisette