Diriger un Centre Dramatique National comme le TNB, doté d’une mission élargie à la danse et à la musique, d’un festival international pluridisciplinaire, d’un cinéma et d’une École Supérieure d’Art Dramatique, c’est donner à un artiste le temps de construire l’identité d’un lieu, d’éprouver et de maintenir une ligne artistique, de l’inscrire dans la durée, de la confronter au réel, aux œuvres, aux artistes invités et aux publics qui la traversent et la transforment.
Lorsque je suis arrivé en 2017, il s’agissait de poser les fondations d’un projet artistique, d’en définir les engagements, de faire de ce lieu un espace ouvert, partagé, en dialogue constant avec un territoire, de construire une communauté d’esprit réunie autour du spectacle vivant. Ce projet se résumait en 3 mots : partager, transmettre, rencontrer. Ce projet m’aura habité 10 ans.
Pendant 10 ans, cette ligne s’est incarnée dans des créations, dans des présences d’artistes venus d’horizons multiples, dans des fidélités nouées et renouvelées, dans une association de 16 puis, suite aux confinements et à la COVID, de 27 artistes associé·es qui, à mes côtés, se sont engagés dans un travail de transmission, de formation, avec la volonté constante de faire du TNB un lieu où les disciplines se croisent, où le théâtre se nourrit des autres arts autant qu’il les inspire, où le Cinéma et l’École, pleinement intégrés à ce projet, participent d’un même mouvement, d’une même pensée, entre reprises et créations, entre nouveauté et répertoire, afin de faire de ce lieu un lieu « ressources » dans tous les sens du terme. Un lieu en prise avec le monde, ouvert à l’international, attentif à la diversité des parcours, des récits, des corps, et des voix.

Scènes de la vie conjugale © Louise Quignon
Nous avons eu à cœur de soutenir un théâtre d’art, exigeant et accessible, attentif aux écritures contemporaines comme aux grandes œuvres du répertoire, un théâtre de la langue, du sens, conscient des enjeux esthétiques et politiques de son temps, un théâtre où la parole demeure un acte nécessaire, et je l’espère, réparateur. À l’heure où le monde se fragmente, où les récits s’opposent, où la langue est dévoyée, il nous appartient de préserver ces lieux où l’on ouvre le sens, met le réel à distance, laisse de la place à l’imaginaire, au temps, à la complexité.
Cette nouvelle saison témoigne de ces 10 ans d’engagement, de ce qui s’est construit avec les artistes, les 3 promotions de l’école, les équipes, les partenaires, et avec vous. Par votre présence, votre fidélité, votre disponibilité à l’inattendu, vous avez été les acteurs de ce projet, accompagnant les prises de risque, accueillant des formes nouvelles, avec confiance et enthousiasme. Nos créations n’existent que dans la rencontre entre les artistes et le public auxquels elles sont destinées. Votre regard vient les achever, votre présence donne du sens à notre travail. Ces années passées ensemble et avec les artistes et les spectacles du TNB sont comme les pièces d’un puzzle qui nous constituent en tant que personnes. Le théâtre demeure ce lieu rare où, à l’écoute et dans un temps suspendu, une communauté hétérogène se forme, le temps d’une représentation, autour d’une expérience sensible commune, non pas rassemblée contre, mais réunie pour. Je vais quitter le TNB avec beaucoup d’émotion, et passe le relais à Chloé Dabert à qui je souhaite le meilleur pour cette nouvelle page.
Des loges aux ateliers costumes, de nos salles de réunions à la jungle du bar, des salles de cinéma aux plateaux, je partirai avec de fabuleux souvenirs de ma vie ici, dans ce théâtre. La joie d’y créer La Dame aux Camélias, Mes Frères, Les Paravents. Le plaisir d’être aussi sur scène. L’accueil réservé aux interprètes américains, tchèques et coréens de Julius Caesar, La Ronde et de L’Empire des lumières. Les incroyables mois plongés dans le concours de l’école avec mes camarades du jury à la rencontre de celles et ceux qui allaient devenir nos élèves puis compagnons de route. Mon premier Club des curieux. L’effervescence du festival et des longues soirées au bar où se retrouvent public et artistes.

Les paravents © Philippe Chancel
Les centaines de personnes dans tous les espaces du TNB réunies pour La Ruée de Boris Charmatz et notre solitude dans le théâtre fermé pour émettre sur Zoom Splendid’s devant des milliers de spectateurs du monde entier confinés chez eux. La découverte des univers portés par les artistes en situation de handicap. Le Marching Band Rhoazon Project. Pour finir, je tiens à remercier du fond du cœur l’équipe de ce théâtre unique en France, les intermittents à nos côté, nos partenaires, celles et ceux qui ont participé à nos créations, et les 60 élèves de l’école grâce à qui j’ai continué d’apprendre et de repenser le monde. Je partirai augmenté de ces années magnifiques.
Car, comme l’a dit Andy Warhol : « Peu de gens ont véritablement vu mes films, ou mes peintures. Mais peut être que ces rares personnes sont plus conscientes de leur existence car elles ont été poussées à réfléchir sur elles-mêmes. Il faut apprendre à vivre, car la vie est éphémère et elle se termine souvent trop vite... ».
À bientôt.
– Arthur Nauzyciel
PAR ARTHUR NAUZYCIEL
ÉDITO 2026/2027
Publié le 09/10/2026
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