L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "PAROLES IMPOSSIBLES"
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L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "PAROLES IMPOSSIBLES"

PAR JOËLLE GAYOT

Le 19 novembre à 21h, dans la salle de L’Aire Libre, à Saint-Jacques-de-la-Lande, vous auriez dû aller, face aux Paroles impossibles de Yoann Bourgeois.

De déceptions en déceptions, le long cortège de vos désillusions et de vos frustrations vous conduisant peu à peu et paradoxalement au ravissement intérieur, et limite revanchard, de cet autre vous-même qui est tapi en vous, à qui vous imposez silence, mais qui en vérité n’en peut plus d’obéir aux injonctions du monde moderne, lesquelles se déclinent en 3 mots : efficacité, assurance, performance. Là résideraient, nous serine-t-on à longueur de journée, les clefs de la réussite individuelle et sociale mises à la sauce contemporaine.

 

Est-ce si sûr ? Est-ce ce dont nous rêvons ? À défaut d’y répondre, le spectacle aurait eu le mérite de poser la question en avançant, sur l’échiquier piégeant d’un théâtre défait, l’hypothèse suivante : l’échec n’est pas une chute mais un envol. Il n’est achèvement de rien mais promesse d’avenir. Il n’est pas muet mais éloquent, pas triste mais jubilatoire. Il n’est pas le vide mais le plein.

 

Yoann Bourgeois, le metteur en scène interprète des Paroles impossibles, se serait ainsi prêté de bon gré à l’illustration d’une intuition vieille de quelques années : « Il n’y a de vérité qu’en rapport à l’échec. » Ne reculant devant aucun sacrifice, il aurait fait de son corps l’instrument (à dessein altéré) par lequel se serait manifestée la preuve de cette conviction. Démonstration sur un plateau où le héros défaillant aurait enchainé les ratages : représentation entravée, prise de parole contrariée, décor flagada, acrobate dénué d’équilibre. Les accidents et les incidents auraient forgé une poétique de la catastrophe développée avec une telle légèreté qu’elle n’aurait pu susciter que le rire. Le fou rire.

 

Attrapé au volant de sa voiture alors qu’il rentrait du Jura, Yoann Bourgeois cite Valère Novarina : « Ce dont on ne peut parler c’est cela précisément qu’il faut essayer de dire. » On lui rappelle Samuel Beckett et son non moins fameux : « Essayer. Rayer. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. ». Entre ces 2 apories, la voix de notre interlocuteur se perd soudain dans le néant. Plus de réseau, rupture de contact. 

 

Décidément, se dit-on, intituler Les Paroles impossibles un spectacle que la COVID-19 a voué à l’invisible et que les aléas d’une 4G hasardeuse condamnent au silence (provisoire), c’est prendre son sujet au pied de la lettre et lui donner une consistance avec laquelle le réel ne saurait pas rivaliser.

 

Décidément, se dit-on encore, mieux vaut rire de ce qui nous échappe puisque tout ou presque nous échappe en ce moment. C’est probablement vers une conclusion similaire (et salutaire) que cette représentation que vous ne verrez pas comme il était prévu le 19 novembre à 21 h aurait pu, su et dû vous mener.

 

— Joëlle Gayot