L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "SUR LA VOIE ROYALE"
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L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "SUR LA VOIE ROYALE"

PAR JOËLLE GAYOT

Si, comme prévu, vous aviez pu quitter la salle de L’Aire Libre, le 10 novembre, à 22h30, après y avoir assisté pendant 90 minutes à la représentation par Ludovic Lagarde du texte de Elfriede Jelinek, Sur la voie royale, vous auriez, juste avant d’applaudir, entendu cette toute dernière phrase : « Cessez de m’écouter. »

C’est la comédienne Christèle Tual qui l’aurait prononcée. Mais Christèle Tual, à ce moment ultime du spectacle, aurait été bien plus qu’une actrice sur scène, maquillée, démaquillée, costumée, vêtue ou dévêtue en direct par sa partenaire Pauline Legros dans un processus de métamorphose à vue, la chavirant du jeu à la colère, de la colère à la parodie, de la parodie à l’effroi. 

 

Après 90 minutes d’une traversée des apparences vous menant de la figure ridicule, un peu cocasse, vaguement effrayante, d’un bateleur aux cheveux jaunes vers cette autre figure, nettement plus inquiétante, d’un quasi tyran – bien pire que Falstaff, Arturo Ui et Ubu réunis –,  un homme élu à la régulière par un peuple et de la sorte, sa besace pleine de votes, armé par ce peuple pour sacrifier la démocratie à d’indécents desseins, vous seriez rentré·e·s chez vous emportant au cœur de vos sommeils les profils amalgamés de Christèle Tual et de Donald Trump.

 

De ce dernier, vous auriez alors compris, parce que l’actrice aurait prêté sa voix à celle de l’écrivaine autrichienne (prix Nobel 2004 de littérature) et ajusté son corps délié à la furie des phrases, vous auriez compris l’au-delà du type en casquette qui joue au golf et hurle sa hargne sur les réseaux sociaux. Vous auriez vu, su, entendu, éprouvé par quels mécanismes internes le joueur de golf en est arrivé aujourd’hui à fouler au pied les droits des citoyens et menacer d’anéantissement la citoyenneté.

 

C’est un Trump ingéré, mâché, digéré et régurgité par la plume de Elfriede Jelinek qui se serait imposé à vos consciences. Un « clown fascinant » précise Ludovic Lagarde sur lequel les mots auraient, un à un, levé le voile jusqu’à révéler l’absolue abjection. Passée la première scène du spectacle (un espace blanc, une chaise vide, la comédienne qui entre, s’assoit, ôte ses chaussures, prend une canette de coca et la décapsule) vous auriez plongé, sans sommation, dans ce qu’un artiste est capable d’accomplir : nommer avant qu’elles nous apparaissent les réalités de ce monde.

 

Car Jelinek, écrivant son pamphlet, bien avant que nous ne réalisions l’ampleur des dégâts, avait pointé et écrit les égarements affolants de ce roi aberrant semant derrière lui la discorde (racisme, misogynie, violences policières). Car Jelinek, qui est auteur, sait ce qu’il en est de l’aveuglement des peuples et des intellectuels, tous ces Œdipe contemporains frappés de cécité devant les pires dangers. Vous seriez sorti·e·s du théâtre, le 10 novembre à 22h30, les yeux si écarquillés sur le réel qu’il ne vous aurait plus été possible de les refermer.

— Joëlle Gayot