L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "DE LA DISPARITION DES LARMES"
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L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "DE LA DISPARITION DES LARMES"

PAR JOËLLE GAYOT

« Devant la glace le soir, assise sur le canapé toute droite comme le haut d’un boa figé parmi sa jungle … » : Si vous étiez rentré·e·s le 13 novembre à 20h30 dans l’Auditorium du Pont des Arts, la voix d’une actrice  se serait glissée dans les points de suspension qui suivent le mot Jungle. 

Cette comédienne s’appelle Lena Paugam. Elle sait conjuguer les mouvements de son corps au phrasé de sa profération. Elle est souple dans la prise de parole. Elle ondule au rythme des paroles qui jaillissent. Sa voix grimpe et dévale les mots de Milène Tournier, ralentissant, accélérant, scandant, slamant, intensifiant une parole contemporaine qui va fouiller du côté de la marge, des invisibles, de ces femmes qu’on croise sans les voir au détour du quartier, ces femmes à qui on ne tiendrait pas la porte si on les croisait au pied de nos immeubles. 

 

De la Disparition des larmes (c’est le titre) n’est pas un traité philosophique mais un brûlot humaniste. Le texte (un monologue) convoquerait donc devant vous une héroïne qui refuse de laisser le temps ensevelir sa peine, son amour de jeunesse et ces mots en cascade qui charrient d’autres maux, plus intimes et secrets, trop longtemps reclus dans le silence. Cette femme ne sait plus et ne peut plus pleurer. Ses larmes se sont taries 15 ans auparavant lorsque l’homme qu’elle aimait a déserté sa vie. Que devient-on lorsqu’on ne sait, lorsqu’on ne peut plus pleurer ? Est-ce qu’on s’assèche de l’intérieur ou, au contraire, est-ce qu’on se transforme en un vaste lac invisible, contenu dans nos veines, nos entrailles, nos muscles et auquel notre peau oppose sa résistance, pour empêcher l’inondation,  maitriser le débord, conjurer le naufrage ?

 

Sur un plateau noir et luisant comme une flaque immense, la comédienne sillonnerait un labyrinthe de fils. Pampilles éclatées en autant de gouttes de pluie, de gouttes salées d’eau de mer, de gouttes légères perlant au coin des yeux. Cette femme fût, nous dit Lena Paugam « une jeune fille qui autrefois écrivait sur sa peau les mots qui lui paraissaient beaux. » Elle est devenue, nous dit encore Lena Paugam, « une femme solitaire qui collectionne les vidéos que personne ne regarde sur la toile. » Une femme qui retient ce qu’elle peut des souvenirs, des petites choses de l’existence, des sentiments passés, des émotions envolées.

 

Vous auriez entendu, prenant sa place sur ce plateau liquide, un sublime chant de Barbara Strozzi. Lagrime mie ce qui veut dire « Mes larmes », un lamento étiré à l’extrême par Lucas Lelièvre. Étiré au point de devenir une matière sonore, une nappe concrète, obsédante, hypnotique. Vous auriez sans doute fermé les yeux. Vous vous seriez abandonné·e·s à cette traversée sensorielle. Vous auriez su, alors, ce qu’il en est d’une solitude qui parle à d’autres solitudes.

 

— Joëlle Gayot

Écoutez Lagrime mie de Barbara Strozzi, chanté par la soprano Mary Bevan