L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "BARTLEBY"
FR EN

L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "BARTLEBY"

PAR JOËLLE GAYOT

 Le 17 novembre à 19 h, après votre journée de travail, vous auriez dû gagner le CCN de Rennes et de Bretagne pour assister à Bartleby, d’Herman Melville, mis en scène par Katja Hunsinger et Rodolphe Dana. 

Vous seriez arrivé·e·s directement du bureau, délaissant pour cette soirée de fiction, les tâches accomplies et celles encore à venir : réponses aux mails, coups de téléphone, réunions, cours de profs, exercices comptables, etc. Le théâtre étant un art facétieux, vous auriez été convoqué·e·s au spectacle d’un homme, copiste de son métier, qui, contrairement à vous, a décidé qu’il ne travaillerait plus.

 

Cet homme s’appelle Bartleby et sa posture (ou sa nature ?) se résume à 5 mots : « I would prefer not to ». « Je préfèrerais ne pas » : cette phrase, vous l’auriez entendue des dizaines de fois pendant la représentation, dite sur tous les tons, dans toutes les configurations. Elle aurait été à ce point proférée qu’elle se serait vidée de son sens pour en recouvrir au passage mille autres. Elle vous aurait plongé·e·s dans des abîmes d’incertitude, comme vacille sur le fil du doute, de la patience et de l’exaspération, de l’optimisme et du découragement, le patron de Bartleby.

 

Et ce n’est pas parce que le plateau aurait eu des contours usuels (bureaux vides, dossiers colorés de 3 mètres d’envergure empilés sur un unique chariot, théière, agrafeuses, crayons, gommes, porte-manteau, plantes vertes suspendues) que pour autant ce plateau vous aurait été familier. D’abord parce qu’il aurait succombé au chaos. Ensuite parce que ce qui se serait joué sur la scène aurait dérivé d’une situation certes atypique mais a minima rationnelle (un type refuse de travailler et, pire encore, refuse de quitter les lieux qu’il squatte nuit et jour) vers un état de déréalisation assumée.

 

« Que fait-on de ces gens qui sont censé·e·s fonctionner et obéir à une normalité quand ils et elles se déplacent et se décalent physiquement et moralement ? » se demande Rodolphe Dana. Bartleby est, par essence, le livre d’une question sans réponse. Or, lorsqu’une question ne trouve pas sa réponse, le surnaturel aime prendre le relai. Cette représentation se serait donc peu à peu orientée vers un ailleurs fantastique où, au bruit ronronnant des machines (à café ou à photocopier) se seraient peu à peu substitués des cris d’oiseaux tapis dans des jungles exotiques. Le face à face des 2 acteurs se serait densifié, opacifié, musclé de strates de sens échappant au visible pour percuter le sensible de plein fouet. Il aurait révélé ce qu’il en est de l’affrontement entre un artiste (Rodolphe Dana) et son comédien (Adrien Guiraud), lequel, rétif aux consignes de jeu, se dérobe à la main mise de son metteur en scène. 

 

C’est une des pistes que Bartleby aurait pu emprunter, ce 17 novembre au CCN de Rennes. Une parmi d’autres dont, faute d’avoir été là, vous ignorerez si elles auraient semé en vous le germe de la rébellion et l’envie d’en finir avec vos aliénations. Le désir, finalement, de retourner à votre travail pour y dire à votre tour : « I would prefer not to. »

 

— Joëlle Gayot