L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "AKILA – LE TISSU D’ANTIGONE"
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L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "AKILA – LE TISSU D’ANTIGONE"

PAR JOËLLE GAYOT

Imaginons que le 13 novembre à 19 h, vous ayez pris place dans la salle de La Paillette. Sur une scène où le noir et le gris prédominent, un foulard blanc obsède l’espace, tache contrariante et entêtante que ni regard ni raison ne peuvent éluder. Ce foulard est porté par une jeune lycéenne. 

Elle s’appelle Akila, elle pourrait se nommer Antigone, du nom de l’héroïne antique que Sophocle, auteur grec, a précipité vivante au tombeau pour la punir d’avoir défié Créon de sa rage. On n’enterre pas avec les honneurs le frère qui a transgressé l’ordre. On ne tient pas tête impunément à la loi. Née sur les rives tragiques, Antigone est la figure d’une résistance qui paye au prix fort le respect dû au frère.  

 

Sur ce plateau ombreux dont un « bout de tissu » révèlerait les angles morts, Antigone, devenue Akila, est une lycéenne de notre temps. Ce qui veut dire un temps de conflits, de radicalisations et d’extrêmes. Un temps où la nuance n’est plus de mise. Où il faut être d’un bord ou l’autre (mais jamais au milieu) des idées, des positions, des décisions, sans discussion et sans échange possible. Akila, au lendemain d’un attentat terroriste perpétré par son frère, commet l’impensable.

 

La fiction plante l’action. Le lycée se recueille, minute de silence, et dans le blanc de ce silence, celui, insupportable, du foulard qui soudain couvre les cheveux d’Akila. On imagine les conséquences. Stupéfaction des professeurs, exclamations des élèves, sanctions du proviseur, notre Créon en costume cravate. Mise au ban de la lycéenne et interdiction d’accès aux cours, ce qui, pour Marine Bachelot Nguyen, est un « équivalent de la mise au tombeau d’Antigone. »

 

Il y a fort à parier que ce spectacle que vous auriez pu/dû voir dans la salle de La Paillette aurait créé de l’agitation, des remous et de la réflexion, comme cela aurait dû être le cas sur la scène. Fort à parier que les six comédiens et le musicien, allant et venant d’une table à un proscenium qui tourne sur lui-même, vous auraient sidéré·e·s pour être allés là où il est risqué de se rendre. C’est-à-dire dans le trouble, le doute, l’ambigu, l’innommable, l’impensable.

 

Aventure théâtrale chauffée à blanc, et d’autant plus que ce texte, écrit après les attentats de l’année 2015, vient d’être rattrapé par la décapitation le 16 octobre 2020 du professeur d’histoire Samuel Paty. Mais c’est la mission du théâtre public que de se fier à la fiction pour créer des vertiges partagés, où tous les points de vue, du plus louable au plus contestable, s’expriment, se confrontent et jaugent.

 

C’est son mérite que de poser du rire et d’affirmer de la légèreté en contrepoints du drame le plus noir. « Ce n’est pas un spectacle sombre » nous assure Marine Bachelot Nguyen. La complexité de la pensée mise en œuvre aurait dû être un feu d’artifice. C’est sans doute cela la part majeure de cette représentation que vous n’aurez pas vue et dont voici la quasi conclusion : « Mais la mort n’est pas un héroïsme, non, la mort n’est pas un héroïsme. » Ce sont les derniers mots. Ou presque.

— Joëlle Gayot