Théâtre National de Bretagne
Direction Arthur Nauzyciel

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JOURNAL DE CRÉATION "LA RONDE"

ENTRETIEN AVEC ARTHUR NAUZYCIEL

Publié le 27/09/2022

 

La Ronde est une création d'Arthur Nauzyciel, d'après le texte d'Arthur Schnitzler. Créé au Théâtre National de Prague le 3 novembre 2022, ce spectacle est présenté à Rennes lors du Festival TNB 2022, dans la salle Vilar.

« Les paroles sont tout car nous n’avons rien d’autre » – Arthur Schnitzler


Pourquoi monter aujourd’hui La Ronde d’Arthur Schnitzler, une pièce écrite en 1897, publiée en 1903 et qui fit scandale lors de sa parution ?

 

C’est d’abord une réponse à l’invitation du Théâtre National de Prague faite en 2019. Allant travailler dans un théâtre de répertoire qui a en bel ensemble d’acteurs, je cherchais aussi une pièce pour un troupe. On me proposait d’y monter Macbeth. Mais lors du 1er confinement, je me demandais ce qu’on aurait envie de raconter une fois les théâtres rouverts. J’ai alors relu La Ronde. Une fiction inscrite au cœur de la Mitteleuropa au tournant du XXe siècle. Dans une Vienne crépusculaire, un monde normé arrive à bout de souffle alors qu’un autre s’annonce avec ses menaces. Et même si Schnitzler, qui comme Tchekhov était médecin, n’écrit jamais le mot, la pièce porte en elle l’idée d’une contagion, la transmission d’une maladie.J’ai commencé à creuser ce que le texte racontait au-delà de la dimension boulevardière dans laquelle on l’a souvent réduit. En réalité, derrière l’apparent libertinage, il y a une profondeur et une inquiétude sous-jacente très intéressantes.

 

Les 10 scènes pour les 10 interprètes qui se suivent composent une sorte de Décaméron du XXe siècle naissant. Le Décaméron écrit au XIVe siècle par Boccace est un récit qui raconte comment 10 jeunes femmes et hommes fuient la peste qui décime Florence pour se retrouver et créer une sorte de royauté provisoire où chacun des jeunes gens aura le pouvoir pendant une journée, et où leurs occupations quotidiennes sont organisées autour du plaisir et de l’amour. Chaque jour, ils inventent des histoires, mais cette expérience utopique n'est qu'une parenthèse, à l'extérieur de laquelle règnent la mort, le désordre social, la décomposition morale et il n'est guère de récit, si léger soit-il, qui n’en porte la trace. Inversement, cette même réalité sert de justification morale à la liberté de certains de leurs propos. Le lien possible entre La Ronde et Le Décaméron est inspirant.

 

 

Ce texte a été frappé par la censure pour pornographie, puis il devient le prétexte dont se saisissent les nazis pour accabler de leur antisémitisme Arthur Schnitzler qui était juif. Existe-t-il également un lien entre La Ronde et Place des Héros, pièce de Thomas Bernhard que vous avez mis en scène en 2004 à la Comédie-Française et qui dénonçait le nazisme de la société viennoise en 1938 ?

 

Les 2 textes ont fait scandale, pour des raisons différentes. Et contrairement à Bernhard qui dénonce l’antisémitisme de son pays, ce n’est pas le sujet de la pièce de Schnitzler. Mais La Ronde a été un des premiers livres brûlés par les nazis. Censurée en 1904, la pièce de Schnitzler fut créée en 1920 à Berlin et en 1921 à Vienne. Cela déclencha de violentes attaques antisémites contre Schnitzler que la presse viennoise conservatrice traitait de « cochon de littérateur juif ». Épuisé, il en interdira les représentations en Autriche et en Allemagne pendant presque 60 ans. J’ai voulu situer le spectacle en résonance avec son contexte, dans les années 30, où un monde insouciant basé sur les rapports de classe et la marchandisation du corps ne voit pas venir le fascisme en ce début de siècle délétère.

 

Quel décor pour ce spectacle ?

 

Nous utiliserons le plan de Germania, la ville rêvée par Hitler et dessinée par son architecte Albert Speer. Dans Place des Héros, c’était l'image d’un hôpital dessiné par Hoffman architecte viennois emblématique du mouvement Sécession, contemporain de La Ronde. Germania, heureusement n’a jamais existé ailleurs que sur les plans de Speer. Elle est l’endroit d’où arrivent ou que fuient les personnages. Apparaissant de cette ville qui n’a pas existé, de ce futur qui n’est pas advenu, c’est une façon de créer un trouble entre réel et fiction. Car la pièce n’est pas aussi réaliste qu’elle le semble. Elle est traversée par des détails qui nous font douter de sa réalité. La Ronde est une danse macabre, un rêve probablement.
 


© Petr Neubert


La mise en scène révèlera-t-elle aussi la libido, le désir, la pulsion qui sont à l’œuvre dans le texte ?

 

Oui, et ce, même si la chair est triste. Le rapport sexuel est un rapport d’échange, un jeu de pouvoir, au cours duquel on se rassure sur soi-même, sa place dans la société, sur sa masculinité ou sa féminité. C’est un rapport narcissique qui raconte l’expansion du capitalisme et de ses codes, qui se répercute jusque dans l’intime. Ou plutôt que l’intime met à jour. La relation relève moins du désir que de l’expression d’une position sociale, d’un rang, ou d’un genre.

 

À l’époque, les femmes n'avaient aucune possibilité de survivre si elles n’étaient pas mariées ou entretenues par un homme. Les rencontres érotiques entre les personnages sont la manifestation de rapports de force en jeu dans la société de l’époque et dont nous sommes héritiers. Mais ce que toutes et tous cherchent à travers ces jeux de dupes et de miroirs, jeux de masques et de dissimulation, c’est l’amour. C’est une quête effrénée et condamnée à l’échec. Ce besoin, ce manque d’amour, l’impossibilité d’accéder à la vérité de soi et de l’autre, c’est ce qui rend ces gens humains, et permet à Schnitzler d’échapper à la caricature, même si sa pièce est cruelle. La pièce est sur le passage du temps, le temps passé à chercher quelque chose qui nous échappera toujours. C’est très mélancolique. Et universel.

 

Est-ce une pièce politique ?

 

Elle fait le lien entre l’économique et l’intime. Elle expose un système de construction des genres et des classes qui a fabriqué une société inégale entre les hommes et les femmes, entre tous les mondes en fait, et où tous les rapports sont faussés. C’est là qu’était probablement le scandale pour l’époque. Dans cette vision crue et fouillée de la société à laquelle le spectateur ne pouvait échapper.


« La Ronde est une danse macabre, un rêve probablement. »
 

Cela n’est pas sans rapport avec votre mise en scène de La Dame aux camélias ?

 

Quelque chose se prolonge, effectivement, qui relie La Dame aux camélias et La Ronde, cette dernière étant un autre instantané de la société un demi-siècle plus tard. C’est assez passionnant de creuser ces rapports du politique et de l’intime. Ce qui les relie c’est aussi le « drame du ratage », comment les gens passent à côté de leur vie, à côté les uns des autres, parce que prisonniers des injonctions et des images, et le temps passe et c’est déjà la fin. La Ronde est aussi celle du temps. On peut y voir une continuité d’un personnage masculin à l’autre, comme l’histoire d’un seul homme, son trajet de jeune adulte à la fin de sa vie, au travers de ses rencontres amoureuses et sexuelles. Je suis entré dans cette pièce avec en tête la Nouvelle Rêvée, une nouvelle qui est pour moi la forme littéraire 30 ans plus tard de La Ronde comme si Schnitzler y revenait, et avait fait de son texte de théâtre, un court récit. Elle raconte l’éveil d’un homme et d’une femme à la part la plus profonde de leur vérité et de leur intimité. Stanley Kubrick a signé de cette Nouvelle Rêvée une adaptation exceptionnelle et très fidèle avec Eyes Wide Shut sorti en 2001. Je crois que Kubrick est un de ceux qui a le mieux compris Schnitzler.
 

© Petr Neubert
 

La mention de ce film tendu entre réalité et rêve sous-entend-elle que votre représentation sera, elle aussi, entre réalité et rêve ?

 

Absolument. Tout en étant apparemment réaliste, la pièce est en réalité assez mystérieuse, entre ombre et lumière, veille et sommeil et Schnitzler pressent les nuages qui s’amoncellent. Alors que le XIXe siècle de Dumas et de La Dame aux camélias est celui des fantômes, des tables tournantes et de Mesmer, celui finissant de Schnitzler est celui du rêve et de l’inconscient, théorisé par son ami Freud. C’est cela qui fascine Schnitzler. Par conséquent, on ne sait plus ce qui relève du rêve et du réel dans la pièce. « Bonjour mon ange » en sont les premiers mots. Se tisse alors un texte dont les phrases s’enchaînent, une partition dont le sens énoncé n’est que l’écume du sens, où se répondent des mots ou des noms d’une scène à l’autre sans autre logique qu’une logique poétique ou onirique. C’est un texte assez étrange si on y prête vraiment attention.

 

Cette pièce qui réunit 10 personnages a souvent été créée avec seulement 2 comédiens. Est-ce votre choix ?

 

Non j’ai préféré 10 interprètes pour incarner les 10 rôles. D’abord parce que la question de l’âge est importante. Ensuite parce qu’en distribuant tous les rôles, on perçoit mieux le dispositif génial mis en place par Schnitzler. En effet, puisque A rencontre B qui rencontre C qui rencontre D jusqu’à revenir à A, on lit chaque personnage à la lumière de ce qu’on en a vu la séquence précédente. Cela permet d’éclairer le mensonge qui est à l’œuvre d’une scène à l’autre. Comme dans Le Décaméron, s’ils se sont réunis et retrouvés dans ce lieu isolé qu’est le théâtre, c’est avec la nécessité de réactiver le souvenir d’un monde qu’ils ont connu et qui est en train de s’effriter. Le seul moyen qu’ils ont de le retenir, c’est le langage. Ils n’ont plus rien sauf les mots et les souvenirs. Schnitzler écrit : « Les paroles sont tout car nous n’avons rien d’autre. » Lui aussi tentait de retenir ce qu’il pressentait disparaître. C’est pour moi une belle définition du théâtre.

 

→ Read this interview in English

 

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La Ronde est une création d'Arthur Nauzyciel, d'après le texte d'Arthur Schnitzler. Créé au Théâtre National de Prague le 3 novembre 2022, ce spectacle est présenté à Rennes lors du Festival TNB 2022, dans la salle Vilar.

JOURNAL DE CRÉATION "LA RONDE"

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Publié le 27/09/2022

 

La Ronde est une création d'Arthur Nauzyciel, d'après le texte d'Arthur Schnitzler. Créé au Théâtre National de Prague le 3 novembre 2022, ce spectacle est présenté à Rennes lors du Festival TNB 2022, dans la salle Vilar.

« Les paroles sont tout car nous n’avons rien d’autre » – Arthur Schnitzler


Pourquoi monter aujourd’hui La Ronde d’Arthur Schnitzler, une pièce écrite en 1897, publiée en 1903 et qui fit scandale lors de sa parution ?

 

C’est d’abord une réponse à l’invitation du Théâtre National de Prague faite en 2019. Allant travailler dans un théâtre de répertoire qui a en bel ensemble d’acteurs, je cherchais aussi une pièce pour un troupe. On me proposait d’y monter Macbeth. Mais lors du 1er confinement, je me demandais ce qu’on aurait envie de raconter une fois les théâtres rouverts. J’ai alors relu La Ronde. Une fiction inscrite au cœur de la Mitteleuropa au tournant du XXe siècle. Dans une Vienne crépusculaire, un monde normé arrive à bout de souffle alors qu’un autre s’annonce avec ses menaces. Et même si Schnitzler, qui comme Tchekhov était médecin, n’écrit jamais le mot, la pièce porte en elle l’idée d’une contagion, la transmission d’une maladie.J’ai commencé à creuser ce que le texte racontait au-delà de la dimension boulevardière dans laquelle on l’a souvent réduit. En réalité, derrière l’apparent libertinage, il y a une profondeur et une inquiétude sous-jacente très intéressantes.

 

Les 10 scènes pour les 10 interprètes qui se suivent composent une sorte de Décaméron du XXe siècle naissant. Le Décaméron écrit au XIVe siècle par Boccace est un récit qui raconte comment 10 jeunes femmes et hommes fuient la peste qui décime Florence pour se retrouver et créer une sorte de royauté provisoire où chacun des jeunes gens aura le pouvoir pendant une journée, et où leurs occupations quotidiennes sont organisées autour du plaisir et de l’amour. Chaque jour, ils inventent des histoires, mais cette expérience utopique n'est qu'une parenthèse, à l'extérieur de laquelle règnent la mort, le désordre social, la décomposition morale et il n'est guère de récit, si léger soit-il, qui n’en porte la trace. Inversement, cette même réalité sert de justification morale à la liberté de certains de leurs propos. Le lien possible entre La Ronde et Le Décaméron est inspirant.

 

 

Ce texte a été frappé par la censure pour pornographie, puis il devient le prétexte dont se saisissent les nazis pour accabler de leur antisémitisme Arthur Schnitzler qui était juif. Existe-t-il également un lien entre La Ronde et Place des Héros, pièce de Thomas Bernhard que vous avez mis en scène en 2004 à la Comédie-Française et qui dénonçait le nazisme de la société viennoise en 1938 ?

 

Les 2 textes ont fait scandale, pour des raisons différentes. Et contrairement à Bernhard qui dénonce l’antisémitisme de son pays, ce n’est pas le sujet de la pièce de Schnitzler. Mais La Ronde a été un des premiers livres brûlés par les nazis. Censurée en 1904, la pièce de Schnitzler fut créée en 1920 à Berlin et en 1921 à Vienne. Cela déclencha de violentes attaques antisémites contre Schnitzler que la presse viennoise conservatrice traitait de « cochon de littérateur juif ». Épuisé, il en interdira les représentations en Autriche et en Allemagne pendant presque 60 ans. J’ai voulu situer le spectacle en résonance avec son contexte, dans les années 30, où un monde insouciant basé sur les rapports de classe et la marchandisation du corps ne voit pas venir le fascisme en ce début de siècle délétère.

 

Quel décor pour ce spectacle ?

 

Nous utiliserons le plan de Germania, la ville rêvée par Hitler et dessinée par son architecte Albert Speer. Dans Place des Héros, c’était l'image d’un hôpital dessiné par Hoffman architecte viennois emblématique du mouvement Sécession, contemporain de La Ronde. Germania, heureusement n’a jamais existé ailleurs que sur les plans de Speer. Elle est l’endroit d’où arrivent ou que fuient les personnages. Apparaissant de cette ville qui n’a pas existé, de ce futur qui n’est pas advenu, c’est une façon de créer un trouble entre réel et fiction. Car la pièce n’est pas aussi réaliste qu’elle le semble. Elle est traversée par des détails qui nous font douter de sa réalité. La Ronde est une danse macabre, un rêve probablement.
 


© Petr Neubert


La mise en scène révèlera-t-elle aussi la libido, le désir, la pulsion qui sont à l’œuvre dans le texte ?

 

Oui, et ce, même si la chair est triste. Le rapport sexuel est un rapport d’échange, un jeu de pouvoir, au cours duquel on se rassure sur soi-même, sa place dans la société, sur sa masculinité ou sa féminité. C’est un rapport narcissique qui raconte l’expansion du capitalisme et de ses codes, qui se répercute jusque dans l’intime. Ou plutôt que l’intime met à jour. La relation relève moins du désir que de l’expression d’une position sociale, d’un rang, ou d’un genre.

 

À l’époque, les femmes n'avaient aucune possibilité de survivre si elles n’étaient pas mariées ou entretenues par un homme. Les rencontres érotiques entre les personnages sont la manifestation de rapports de force en jeu dans la société de l’époque et dont nous sommes héritiers. Mais ce que toutes et tous cherchent à travers ces jeux de dupes et de miroirs, jeux de masques et de dissimulation, c’est l’amour. C’est une quête effrénée et condamnée à l’échec. Ce besoin, ce manque d’amour, l’impossibilité d’accéder à la vérité de soi et de l’autre, c’est ce qui rend ces gens humains, et permet à Schnitzler d’échapper à la caricature, même si sa pièce est cruelle. La pièce est sur le passage du temps, le temps passé à chercher quelque chose qui nous échappera toujours. C’est très mélancolique. Et universel.

 

Est-ce une pièce politique ?

 

Elle fait le lien entre l’économique et l’intime. Elle expose un système de construction des genres et des classes qui a fabriqué une société inégale entre les hommes et les femmes, entre tous les mondes en fait, et où tous les rapports sont faussés. C’est là qu’était probablement le scandale pour l’époque. Dans cette vision crue et fouillée de la société à laquelle le spectateur ne pouvait échapper.


« La Ronde est une danse macabre, un rêve probablement. »
 

Cela n’est pas sans rapport avec votre mise en scène de La Dame aux camélias ?

 

Quelque chose se prolonge, effectivement, qui relie La Dame aux camélias et La Ronde, cette dernière étant un autre instantané de la société un demi-siècle plus tard. C’est assez passionnant de creuser ces rapports du politique et de l’intime. Ce qui les relie c’est aussi le « drame du ratage », comment les gens passent à côté de leur vie, à côté les uns des autres, parce que prisonniers des injonctions et des images, et le temps passe et c’est déjà la fin. La Ronde est aussi celle du temps. On peut y voir une continuité d’un personnage masculin à l’autre, comme l’histoire d’un seul homme, son trajet de jeune adulte à la fin de sa vie, au travers de ses rencontres amoureuses et sexuelles. Je suis entré dans cette pièce avec en tête la Nouvelle Rêvée, une nouvelle qui est pour moi la forme littéraire 30 ans plus tard de La Ronde comme si Schnitzler y revenait, et avait fait de son texte de théâtre, un court récit. Elle raconte l’éveil d’un homme et d’une femme à la part la plus profonde de leur vérité et de leur intimité. Stanley Kubrick a signé de cette Nouvelle Rêvée une adaptation exceptionnelle et très fidèle avec Eyes Wide Shut sorti en 2001. Je crois que Kubrick est un de ceux qui a le mieux compris Schnitzler.
 

© Petr Neubert
 

La mention de ce film tendu entre réalité et rêve sous-entend-elle que votre représentation sera, elle aussi, entre réalité et rêve ?

 

Absolument. Tout en étant apparemment réaliste, la pièce est en réalité assez mystérieuse, entre ombre et lumière, veille et sommeil et Schnitzler pressent les nuages qui s’amoncellent. Alors que le XIXe siècle de Dumas et de La Dame aux camélias est celui des fantômes, des tables tournantes et de Mesmer, celui finissant de Schnitzler est celui du rêve et de l’inconscient, théorisé par son ami Freud. C’est cela qui fascine Schnitzler. Par conséquent, on ne sait plus ce qui relève du rêve et du réel dans la pièce. « Bonjour mon ange » en sont les premiers mots. Se tisse alors un texte dont les phrases s’enchaînent, une partition dont le sens énoncé n’est que l’écume du sens, où se répondent des mots ou des noms d’une scène à l’autre sans autre logique qu’une logique poétique ou onirique. C’est un texte assez étrange si on y prête vraiment attention.

 

Cette pièce qui réunit 10 personnages a souvent été créée avec seulement 2 comédiens. Est-ce votre choix ?

 

Non j’ai préféré 10 interprètes pour incarner les 10 rôles. D’abord parce que la question de l’âge est importante. Ensuite parce qu’en distribuant tous les rôles, on perçoit mieux le dispositif génial mis en place par Schnitzler. En effet, puisque A rencontre B qui rencontre C qui rencontre D jusqu’à revenir à A, on lit chaque personnage à la lumière de ce qu’on en a vu la séquence précédente. Cela permet d’éclairer le mensonge qui est à l’œuvre d’une scène à l’autre. Comme dans Le Décaméron, s’ils se sont réunis et retrouvés dans ce lieu isolé qu’est le théâtre, c’est avec la nécessité de réactiver le souvenir d’un monde qu’ils ont connu et qui est en train de s’effriter. Le seul moyen qu’ils ont de le retenir, c’est le langage. Ils n’ont plus rien sauf les mots et les souvenirs. Schnitzler écrit : « Les paroles sont tout car nous n’avons rien d’autre. » Lui aussi tentait de retenir ce qu’il pressentait disparaître. C’est pour moi une belle définition du théâtre.

 

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