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HISTORIEN ASSOCIÉ AU TNB

ENTRETIEN AVEC PATRICK BOUCHERON

Publié le 26/08/2021

Chaque mois depuis 4 saisons, en écho aux spectacles et à l’actualité qui traversent la saison, Patrick Boucheron invite d’autres complices, universitaires ou artistes, à penser et créer avec lui ces rendez-vous « Rencontrer l’Histoire », un cycle inédit imaginé et conçu pour le TNB. Rencontre avec un médiéviste dont le métier d’historien est d’abord une passion de transmettre au-delà de sa discipline.

Quel regard portez-vous sur l’année que nous venons de vivre ?
C’était une année d’inventaire où on a été obligé de constater ce à quoi on tenait et ce dont on pouvait se priver. Je me suis rendu compte que je tenais beaucoup à mes activités au Théâtre National de Bretagne. Ces rendez-vous ritualisés rythmaient mon emploi du temps. Je n’ai mené qu’un Rencontrer l’Histoire pendant le confinement. Il a été diffusé en direct sur le Facebook du TNB avec la présence chaleureuse et vivante des élèves de l’École qui ont réagi en direct en me posant des questions. J’ai beaucoup aimé cette expérience mais je ne l’ai pas renouvelée. Intervenir en distanciel, sur Internet, m’a permis de vérifier que les braises du désir ne s’éteindraient pas. Une fois cette évidence acquise, je n’ai pas voulu dégrader davantage une forme vouée à s’épuiser et à fatiguer tout le monde, moi comme l’ensemble des gens postés devant leurs écrans.

 

Dans quel état d’esprit abordez-vous la saison qui arrive ?
Je repars avec, en tête, l’attachement que j’ai pour le TNB et qui sort renforcé de cette quasi année d’absence. Je n’en dirai pas autant de toutes les autres activités auxquelles j’ai dû renoncer dans les mois passés et que je vais reprendre, pour certaines d’entre elles, par pure obligation. Ce n’est pas le cas de mes rendez-vous à venir à Rennes. Ceux-ci me sont essentiels. Mais je sais également que la machine ne redémarre pas aussi aisément qu’on aurait pu l’imaginer.

 

Les gens s’interrogent, doutent et se demandent si, au fond, ils ne peuvent pas se passer de la plupart des choses qui faisaient leurs vies d’avant. Nous sommes encore engoncé·es dans nos habits d’hiver, c’est-à-dire ceux du confinement. C’est un réflexe normal : lorsqu’on est privé de quelque chose à quoi on tient, on se protège de cette privation par un discours de mise à distance. Pour ne pas subir la privation, on se persuade que rien ne nous manque. Il n’est pas si facile de se débarrasser de ce discours. Des remises en cause radicales se préparent. Pour ma part, je suis convaincu qu’il faut se rassembler et cesser de se disperser. J’ai le désir de me recentrer autour de préoccupations choisies.

 

Au printemps 2022, vous partirez pour les États-Unis où vous mènerez, à l’initiative du TNB, une résidence. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Les services culturels français à l’étranger organisent une sorte de villa Médicis, hors les murs, avec des résidences dispersées sur une dizaine de villes américaines. Le TNB, institution partenaire de cette opération, m’a proposé de participer. Mon projet a été accepté, ce dont je suis enchanté. Je souhaite poursuivre, aux États-Unis, le travail que j’ai mené cette année au Collège de France : mon cours sur la Peste Noire. Sur le plan universitaire, la Peste est un sujet que j’explore méthodiquement. Je m’y suis consacré sans réserve dans les mois écoulés. Mais j’aimerais, profitant de ce séjour aux États-Unis, y pratiquer l’histoire telle que je la rêve. Je veux dire par là : ne pas épuiser mon sujet, ne pas aller au bout de mes idées mais écouter mes intuitions. Être moins académique et plus créatif. Nous, universitaires ou chercheur·ses, avons l’habitude de forcer sur la vis théorique au point de parfois verrouiller la pensée.

 

Dépayser aux États-Unis la question de la Peste Noire, c’est aller sonder ou réveiller la mémoire qu’en ont les Américain·es. Le sol américain a été épargné par la Peste Noire qui date du 14e siècle et ne concerne que l’Ancien Monde. En revanche, les Américain·es venu·es d’Europe en portent la mémoire dans leur corps. Mais de quelle peste s’agit-il ? La contamination physique ou bien la contagion émotionnelle ? J’ai la sensation qu’il faut puiser dans la psychanalyse. Souvenons-nous de Sigmund Freud arrivant à New York et de ses mots célèbres : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste. » Je veux, l’année qui vient, travailler à un théâtre de la Peste. Cela concernera également l’un ou l’autre des Rencontrer l’Histoire à venir au TNB.

 

— Patrick Boucheron, historien associé au TNB

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Chaque mois depuis 4 saisons, en écho aux spectacles et à l’actualité qui traversent la saison, Patrick Boucheron invite d’autres complices, universitaires ou artistes, à penser et créer avec lui ces rendez-vous « Rencontrer l’Histoire », un cycle inédit imaginé et conçu pour le TNB. Rencontre avec un médiéviste dont le métier d’historien est d’abord une passion de transmettre au-delà de sa discipline.

HISTORIEN ASSOCIÉ AU TNB

ENTRETIEN AVEC PATRICK BOUCHERON

Publié le 26/08/2021

Chaque mois depuis 4 saisons, en écho aux spectacles et à l’actualité qui traversent la saison, Patrick Boucheron invite d’autres complices, universitaires ou artistes, à penser et créer avec lui ces rendez-vous « Rencontrer l’Histoire », un cycle inédit imaginé et conçu pour le TNB. Rencontre avec un médiéviste dont le métier d’historien est d’abord une passion de transmettre au-delà de sa discipline.

Quel regard portez-vous sur l’année que nous venons de vivre ?
C’était une année d’inventaire où on a été obligé de constater ce à quoi on tenait et ce dont on pouvait se priver. Je me suis rendu compte que je tenais beaucoup à mes activités au Théâtre National de Bretagne. Ces rendez-vous ritualisés rythmaient mon emploi du temps. Je n’ai mené qu’un Rencontrer l’Histoire pendant le confinement. Il a été diffusé en direct sur le Facebook du TNB avec la présence chaleureuse et vivante des élèves de l’École qui ont réagi en direct en me posant des questions. J’ai beaucoup aimé cette expérience mais je ne l’ai pas renouvelée. Intervenir en distanciel, sur Internet, m’a permis de vérifier que les braises du désir ne s’éteindraient pas. Une fois cette évidence acquise, je n’ai pas voulu dégrader davantage une forme vouée à s’épuiser et à fatiguer tout le monde, moi comme l’ensemble des gens postés devant leurs écrans.

 

Dans quel état d’esprit abordez-vous la saison qui arrive ?
Je repars avec, en tête, l’attachement que j’ai pour le TNB et qui sort renforcé de cette quasi année d’absence. Je n’en dirai pas autant de toutes les autres activités auxquelles j’ai dû renoncer dans les mois passés et que je vais reprendre, pour certaines d’entre elles, par pure obligation. Ce n’est pas le cas de mes rendez-vous à venir à Rennes. Ceux-ci me sont essentiels. Mais je sais également que la machine ne redémarre pas aussi aisément qu’on aurait pu l’imaginer.

 

Les gens s’interrogent, doutent et se demandent si, au fond, ils ne peuvent pas se passer de la plupart des choses qui faisaient leurs vies d’avant. Nous sommes encore engoncé·es dans nos habits d’hiver, c’est-à-dire ceux du confinement. C’est un réflexe normal : lorsqu’on est privé de quelque chose à quoi on tient, on se protège de cette privation par un discours de mise à distance. Pour ne pas subir la privation, on se persuade que rien ne nous manque. Il n’est pas si facile de se débarrasser de ce discours. Des remises en cause radicales se préparent. Pour ma part, je suis convaincu qu’il faut se rassembler et cesser de se disperser. J’ai le désir de me recentrer autour de préoccupations choisies.

 

Au printemps 2022, vous partirez pour les États-Unis où vous mènerez, à l’initiative du TNB, une résidence. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Les services culturels français à l’étranger organisent une sorte de villa Médicis, hors les murs, avec des résidences dispersées sur une dizaine de villes américaines. Le TNB, institution partenaire de cette opération, m’a proposé de participer. Mon projet a été accepté, ce dont je suis enchanté. Je souhaite poursuivre, aux États-Unis, le travail que j’ai mené cette année au Collège de France : mon cours sur la Peste Noire. Sur le plan universitaire, la Peste est un sujet que j’explore méthodiquement. Je m’y suis consacré sans réserve dans les mois écoulés. Mais j’aimerais, profitant de ce séjour aux États-Unis, y pratiquer l’histoire telle que je la rêve. Je veux dire par là : ne pas épuiser mon sujet, ne pas aller au bout de mes idées mais écouter mes intuitions. Être moins académique et plus créatif. Nous, universitaires ou chercheur·ses, avons l’habitude de forcer sur la vis théorique au point de parfois verrouiller la pensée.

 

Dépayser aux États-Unis la question de la Peste Noire, c’est aller sonder ou réveiller la mémoire qu’en ont les Américain·es. Le sol américain a été épargné par la Peste Noire qui date du 14e siècle et ne concerne que l’Ancien Monde. En revanche, les Américain·es venu·es d’Europe en portent la mémoire dans leur corps. Mais de quelle peste s’agit-il ? La contamination physique ou bien la contagion émotionnelle ? J’ai la sensation qu’il faut puiser dans la psychanalyse. Souvenons-nous de Sigmund Freud arrivant à New York et de ses mots célèbres : « Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste. » Je veux, l’année qui vient, travailler à un théâtre de la Peste. Cela concernera également l’un ou l’autre des Rencontrer l’Histoire à venir au TNB.

 

— Patrick Boucheron, historien associé au TNB

EN ÉCHO

Chercheur et historien associé

PATRICK BOUCHERON

Son objet de recherche porte sur le Moyen Âge, mais aussi sur l'écriture de l’histoire. Il publie de nombreux ouvrages, dont Léonard et Machiavel (2...
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PATRICK BOUCHERON

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