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À propos de "CHROMA"

ENTRETIEN AVEC BRUNO GESLIN

Publié le 15/11/2020

— CE SONT DES FORMULES MAGIQUES —

Interview réalisée pour le supplément des Inrocks consacré au Festival TNB, avec le metteur en scène Bruno Geslin à propos de Chroma, initialement programmé en novembre 2020 en partenariat avec Le Grand logis à Bruz. Un spectacle culte créé à partir de l’ultime texte de Derek Jarman. Au moyen de la danse, du théâtre et de la musique, Bruno Geslin met en scène l’artiste britannique atteint de cécité qui consacra, à la fin de sa vie, une ode fiévreuse aux couleurs.

Chroma a été créé il y a six ans à Perpignan. Comment expliquez-vous que ce spectacle soit devenu culte ?

 

Bruno Geslin — Chroma est une pièce de combat. Et l’histoire du spectacle coïncide étrangement avec celle du texte. C’est assez beau d’ailleurs. Quand Derek Jarman écrit Chroma, un livre de couleurs, il sait qu’il est condamné. Il a conscience qu’il va perdre la vue. Alors, il décide de raconter sa vie par le prisme des couleurs, en expliquant les émotions qu’elles génèrent, les représentations qu’elles fabriquent, les souvenirs qu’elles lui évoquent. Cette démarche est un acte de résistance absolu. Derek Jarman est devenu culte, underground, héroïque. De notre côté, nous avons eu un mal fou à mettre en scène ce texte. Les financements furent compliqués à réunir. La fréquentation timide la première année. Mais nous avons insisté. Et résisté, comme lui. Puis, petit à petit, le bouche-à-oreille a fonctionné. Et aujourd’hui, les gens veulent assister au spectacle. Nous avons été portés par l’élan vital de Derek Jarman.

 

« Nous avons été portés par l’élan vital de Derek Jarman »

| Le texte est magnifique, mais ce n’est pas une pièce de théâtre. Pourquoi l’avez-vous mis en scène ?

 

Ce n’est pas une pièce, vous avez raison, mais chaque ligne de Chroma fait théâtre. Les mots tiennent debout tout seuls. Ce sont comme des formules magiques, il suffit de les prononcer, et tout apparaît : son personnage, ses amants, ses amis, la musique, la danse, le monde de la nuit, la célébration de la vie… On est d’emblée dans le spectacle vivant.


| Comment l’avez-vous découvert ?

 

J’ai vu ses premiers films alors que j’étais étudiant en histoire de l’art, à Paris-VIII, au début des années 1990. Son œuvre était difficilement accessible. Il fallait mener de véritables enquêtes pour mettre la main dessus. On trouvait une VHS en version originale, sous-titrée en allemand… Et il fallait s’accrocher. Mais, avec un peu de persévérance, on découvrait un cinéma expérimental, subversif, queer avant l’heure ; des livres d’une audace et d’une érudition incroyables… Alors, comme avec l’artiste Pierre Molinier, à qui j’ai consacré une pièce, Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée…, sa figure et son parcours ont commencé à me hanter. J’aime ces gens qui ont laissé derrière eux des œuvres ouvertes, ne demandant qu’à être réappropriées.

 

© Bruno Geslin

 

| Pourquoi mêler théâtre, danse et musique ?

 

Parce que je ne saurais travailler autrement. Mon objectif n’a jamais été d’incarner ou d’imiter Derek Jarman. Je préférais imaginer une déambulation poétique à travers son œuvre et évoquer les figures qui composent son cinéma. La danse et la musique permettent de graviter autour de lui. Nous avons écrit la pièce directement sur le plateau. Et chacun a composé avec son propre langage : le théâtre, la danse et la musique. Nous étions imprégnés par ses idées, ses
textes et ses films. Tout s’est fait dans l’urgence. Le spectacle a été créé en trois semaines. Mais, aujourd’hui encore, il ne cesse d’évoluer ; c’est comme un organisme autonome.

« J’aime ces gens qui ont laissé derrière eux des œuvres ouvertes, ne demandant qu’à être réappropriées »

| Les années sida sont au cœur de nombreuses fictions actuelles, de 120 Battements par minute de Robin Campillo aux Idoles de Christophe Honoré, en passant par Angels in America, mise en scène par Arnaud Desplechin… Comment expliquez-vous l’actualité du sujet ?

 

C’est vrai, il s’est passé quelque chose avec 120 Battements par minute, un retournement inédit, on s’est remis à parler de ces années-là. J’appartiens à la génération qui avait 20 ans quand l’épidémie a fait des ravages. Cette histoire m’est constitutive. Elle explique mon rapport à la vie, à l’art, à la politique et aux autres… Seulement, après les années 1990, j’étais, comme tout le monde, bouleversé par les conséquences du virus. J’avais, comme beaucoup, perdu des proches. Il a fallu aller de l’avant, refouler pour survivre. Aujourd’hui, le temps a passé et, comme Robin Campillo ou Christophe Honoré, j’ai envie de montrer qu’Eros a triomphé sur Thanatos. Le sida, au fond, n’a jamais empêché les gens de danser et de baiser. Tout l’enjeu consiste donc à ne pas se laisser submerger par le pathos : il suffit de se laisser guider par la figure de Derek Jarman. Ce type est resté d’une telle élégance, même dans les derniers jours de sa vie, qu’il interdit tout sentimentalisme.

 

| Vous êtes-vous demandé ce qu’il aurait pensé du spectacle ?

 

Non, pas vraiment. Je ne veux pas me soumettre à son autorité, aussi impressionnante soit-elle. Je préfère conserver une certaine forme de liberté. Mais parfois, quand les comédiens sont tous au bon endroit, j’ai l’impression qu’il est là, quelque part, autour de nous.

 

— Propos recueillis par Igor Hansen-Løve, 
 supplément des Inrocks consacré au Festival TNB, octobre 2020 

 

 

 

Le Magazine du TNB

— CE SONT DES FORMULES MAGIQUES —

Interview réalisée pour le supplément des Inrocks consacré au Festival TNB, avec le metteur en scène Bruno Geslin à propos de Chroma, initialement programmé en novembre 2020 en partenariat avec Le Grand logis à Bruz. Un spectacle culte créé à partir de l’ultime texte de Derek Jarman. Au moyen de la danse, du théâtre et de la musique, Bruno Geslin met en scène l’artiste britannique atteint de cécité qui consacra, à la fin de sa vie, une ode fiévreuse aux couleurs.

À propos de "CHROMA"

ENTRETIEN AVEC BRUNO GESLIN

Publié le 15/11/2020

— CE SONT DES FORMULES MAGIQUES —

Interview réalisée pour le supplément des Inrocks consacré au Festival TNB, avec le metteur en scène Bruno Geslin à propos de Chroma, initialement programmé en novembre 2020 en partenariat avec Le Grand logis à Bruz. Un spectacle culte créé à partir de l’ultime texte de Derek Jarman. Au moyen de la danse, du théâtre et de la musique, Bruno Geslin met en scène l’artiste britannique atteint de cécité qui consacra, à la fin de sa vie, une ode fiévreuse aux couleurs.

Chroma a été créé il y a six ans à Perpignan. Comment expliquez-vous que ce spectacle soit devenu culte ?

 

Bruno Geslin — Chroma est une pièce de combat. Et l’histoire du spectacle coïncide étrangement avec celle du texte. C’est assez beau d’ailleurs. Quand Derek Jarman écrit Chroma, un livre de couleurs, il sait qu’il est condamné. Il a conscience qu’il va perdre la vue. Alors, il décide de raconter sa vie par le prisme des couleurs, en expliquant les émotions qu’elles génèrent, les représentations qu’elles fabriquent, les souvenirs qu’elles lui évoquent. Cette démarche est un acte de résistance absolu. Derek Jarman est devenu culte, underground, héroïque. De notre côté, nous avons eu un mal fou à mettre en scène ce texte. Les financements furent compliqués à réunir. La fréquentation timide la première année. Mais nous avons insisté. Et résisté, comme lui. Puis, petit à petit, le bouche-à-oreille a fonctionné. Et aujourd’hui, les gens veulent assister au spectacle. Nous avons été portés par l’élan vital de Derek Jarman.

 

« Nous avons été portés par l’élan vital de Derek Jarman »

| Le texte est magnifique, mais ce n’est pas une pièce de théâtre. Pourquoi l’avez-vous mis en scène ?

 

Ce n’est pas une pièce, vous avez raison, mais chaque ligne de Chroma fait théâtre. Les mots tiennent debout tout seuls. Ce sont comme des formules magiques, il suffit de les prononcer, et tout apparaît : son personnage, ses amants, ses amis, la musique, la danse, le monde de la nuit, la célébration de la vie… On est d’emblée dans le spectacle vivant.


| Comment l’avez-vous découvert ?

 

J’ai vu ses premiers films alors que j’étais étudiant en histoire de l’art, à Paris-VIII, au début des années 1990. Son œuvre était difficilement accessible. Il fallait mener de véritables enquêtes pour mettre la main dessus. On trouvait une VHS en version originale, sous-titrée en allemand… Et il fallait s’accrocher. Mais, avec un peu de persévérance, on découvrait un cinéma expérimental, subversif, queer avant l’heure ; des livres d’une audace et d’une érudition incroyables… Alors, comme avec l’artiste Pierre Molinier, à qui j’ai consacré une pièce, Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée…, sa figure et son parcours ont commencé à me hanter. J’aime ces gens qui ont laissé derrière eux des œuvres ouvertes, ne demandant qu’à être réappropriées.

 

© Bruno Geslin

 

| Pourquoi mêler théâtre, danse et musique ?

 

Parce que je ne saurais travailler autrement. Mon objectif n’a jamais été d’incarner ou d’imiter Derek Jarman. Je préférais imaginer une déambulation poétique à travers son œuvre et évoquer les figures qui composent son cinéma. La danse et la musique permettent de graviter autour de lui. Nous avons écrit la pièce directement sur le plateau. Et chacun a composé avec son propre langage : le théâtre, la danse et la musique. Nous étions imprégnés par ses idées, ses
textes et ses films. Tout s’est fait dans l’urgence. Le spectacle a été créé en trois semaines. Mais, aujourd’hui encore, il ne cesse d’évoluer ; c’est comme un organisme autonome.

« J’aime ces gens qui ont laissé derrière eux des œuvres ouvertes, ne demandant qu’à être réappropriées »

| Les années sida sont au cœur de nombreuses fictions actuelles, de 120 Battements par minute de Robin Campillo aux Idoles de Christophe Honoré, en passant par Angels in America, mise en scène par Arnaud Desplechin… Comment expliquez-vous l’actualité du sujet ?

 

C’est vrai, il s’est passé quelque chose avec 120 Battements par minute, un retournement inédit, on s’est remis à parler de ces années-là. J’appartiens à la génération qui avait 20 ans quand l’épidémie a fait des ravages. Cette histoire m’est constitutive. Elle explique mon rapport à la vie, à l’art, à la politique et aux autres… Seulement, après les années 1990, j’étais, comme tout le monde, bouleversé par les conséquences du virus. J’avais, comme beaucoup, perdu des proches. Il a fallu aller de l’avant, refouler pour survivre. Aujourd’hui, le temps a passé et, comme Robin Campillo ou Christophe Honoré, j’ai envie de montrer qu’Eros a triomphé sur Thanatos. Le sida, au fond, n’a jamais empêché les gens de danser et de baiser. Tout l’enjeu consiste donc à ne pas se laisser submerger par le pathos : il suffit de se laisser guider par la figure de Derek Jarman. Ce type est resté d’une telle élégance, même dans les derniers jours de sa vie, qu’il interdit tout sentimentalisme.

 

| Vous êtes-vous demandé ce qu’il aurait pensé du spectacle ?

 

Non, pas vraiment. Je ne veux pas me soumettre à son autorité, aussi impressionnante soit-elle. Je préfère conserver une certaine forme de liberté. Mais parfois, quand les comédiens sont tous au bon endroit, j’ai l’impression qu’il est là, quelque part, autour de nous.

 

— Propos recueillis par Igor Hansen-Løve, 
 supplément des Inrocks consacré au Festival TNB, octobre 2020 

 

 

 

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