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À PROPOS DE "BOULE À NEIGE"

ENTRETIEN AVEC MOHAMED EL KHATIB

Publié le 13/12/2021

 

Mohamed El Khatib, artiste associé au TNB, crée la conférence/performance Boule à neige avec l'historien associé au TNB Patrick Boucheron. Le spectacle est présenté du 15 au 22 décembre au TNB.

Êtes-vous un collectionneur passionné de boules à neige ?
Je ne suis ni passionné ni collectionneur. Mais à force de rencontrer de vrai·es collectionneur·euses, j’ai développé un attachement pour la boule à neige. Je ne peux plus aller nulle part sans regarder s’il y en a et, si tel est le cas, je la ramène chez moi. J’en ai donc désormais une centaine à la maison, ce qui est un peu encombrant, d’autant plus que les gens ont pris l’habitude de m’en offrir.

Comment un objet kitch et assez ridicule peut-il soudain devenir une œuvre d’art ?

Qu’est-ce qui vous a amené à faire des boules à neige les héroïnes d’un spectacle de théâtre ?
C’est arrivé par accident. Nous voulions, Patrick Boucheron et moi-même, travailler sur une histoire populaire de l’art. De fil en aiguille, nos conversations ont croisé les manifestations des gilets jaunes. Une époque agitée où ont surgi dans la sphère publique les questions du kitch, du bon ou du mauvais goût. C’est à cet instant que la boule à neige s’est imposée à nous comme l’objet par excellence qui appartient à une culture populaire. L’artiste italien Maurizio Catellan venait par ailleurs d’en signer une, lui conférant, dans la foulée, légitimité et valeur marchande. Comment un objet kitch et assez ridicule peut-il soudain devenir une œuvre d’art ? Sa valeur affective est-elle égale à la valeur marchande ? Patrick et moi avons décidé de décortiquer ce processus. Lorsque nous avons rencontré les collectionneur·euses, nous avons mesuré l’ampleur d’un sujet qui nous a littéralement débordés.

 

Ce projet est né bien avant la Covid, donc bien avant les confinements successifs que nous avons vécus. Or la boule à neige n’est rien d’autre qu’un paysage sous verre, une figurine confinée, une miniature mise sous cloche. N’est-ce pas troublant ?
C’est extrêmement troublant. Non seulement nous avons été rattrapés par le confinement mais au moment où nous démarrions nos conversations, Patrick travaillait à son futur cours au Collège de France sur la Peste noire. Que de résonnances ! Nous avons été surpris et presque figés par cet enfermement qui a mis tout le monde KO. Mais les boules ont un effet réconfortant et apaisant. Elles renvoient à l’enfance, à son innocence, à un monde protégé. Elles sont des petites digues qui résistent face aux crises. En travaillant sur elles, nous avions le sentiment de ne pas être hors sol.

 

Le réconfort qu’elles procurent ne vient-il pas aussi du fait que le premier monde protégé, ouaté et relativement abrité des dangers extérieurs est le ventre de la mère ?
Sans doute. Il n’est pas impossible que la boule renvoie à cette sensation. Pendant la crise Covid, nous étions dedans et le virus se répandait dehors. D’habitude, les virus sont mis sous cloche et nous sommes à l’extérieur.

Aucune étude sérieuse, aucune thèse ne sont parues sur les boules à neige.

Quel fil suit ce spectacle qui se propose comme une performance-conférence ?
Sa chronologie est celle du projet lui-même. Au moment où les gilets jaunes ont fait irruption dans l’espace public, je venais de lire Esquisse pour une auto-analyse de Pierre Bourdieu. Ce sociologue développe une réflexion qui part de sujets modestes, comme l’habitat en Algérie, pour aller peu à peu vers des sujets plus nobles : les peintures de Manet ou les romans de Flaubert. L’idée, avec les boules à neiges, était d’opérer le chemin inverse. Partir d’un sujet dit noble pour aller vers un sujet dit ringard. Aucune étude sérieuse, aucune thèse ne sont parues sur les boules à neige. Ce sont des thèmes méprisés et qui méritent mieux que le dédain. Nous avons entrepris de les faire surgir sur scène avec le plus grand des respects et une exigence absolue.

 

Sur cette scène (en forme d’arène de bois), il y a vous, l’artiste, et Patrick Boucheron, l’historien. Mais vous ne jouez pas vraiment à l’artiste ou à l’historien.
Nous essayons de ne pas nous en tenir à nos compétences respectives. Au-delà du désir amical de collaborer, il nous fallait une préoccupation commune. Pas question d’opérer une répartition simpliste : Patrick assumant sa place d’historien en se consacrant à l’archive tandis que je me serais coulé dans mon rôle d’artiste en incarnant le sensible ou l’émotion. Patrick a parfois pris en charge les récits et j’ai parfois exploré les archives. On ne sait plus qui fait de l’histoire ou de la sociologie. Nous nous déplaçons, nous ne sommes jamais cantonnés à notre place. Ce spectacle a vraiment été écrit à 4 mains.

 

Y-a-t-il des moments d’improvisation ?
Le canevas est précis mais nous nous autorisons des improvisations en ajoutant des boules à celles qui sont déjà présentes sur le plateau. C’est une façon de nous faire à nous-mêmes des surprises, voire des croches-pattes, pour que l’ensemble reste vivant et alerte. L’avantage de ce type d’aventure est qu’elle nous libère du texte. Nous n’en sommes pas les prisonniers. Ces petites prises de risques excitantes nous empêchent de rejouer plusieurs fois les mêmes choses et nous maintiennent sur le qui-vive.

 

Quelles sont les réactions du public ?
Une chercheuse a écrit à Patrick. Elle lui raconte avoir hérité de sa mère une collection de boules à neige qu’elle trouvait assez ridicules. Le spectacle l’a réconciliée non seulement avec l’objet mais aussi avec sa mère. Cette représentation a une dimension qui relève de la réconciliation et de la réparation. Un peu comme si cette entreprise de réhabilitation faisait du bien à tout le monde. On se laisse attendrir par la boule. Dans l’affection que chacun porte à cet objet un peu fragile, désuet, ringard, nous sommes tous à égalité.

 

– Propos recueillis par l'équipe du TNB, novembre 2021

 

Le Magazine du TNB

 

Mohamed El Khatib, artiste associé au TNB, crée la conférence/performance Boule à neige avec l'historien associé au TNB Patrick Boucheron. Le spectacle est présenté du 15 au 22 décembre au TNB.

À PROPOS DE "BOULE À NEIGE"

ENTRETIEN AVEC MOHAMED EL KHATIB

Publié le 13/12/2021

 

Mohamed El Khatib, artiste associé au TNB, crée la conférence/performance Boule à neige avec l'historien associé au TNB Patrick Boucheron. Le spectacle est présenté du 15 au 22 décembre au TNB.

Êtes-vous un collectionneur passionné de boules à neige ?
Je ne suis ni passionné ni collectionneur. Mais à force de rencontrer de vrai·es collectionneur·euses, j’ai développé un attachement pour la boule à neige. Je ne peux plus aller nulle part sans regarder s’il y en a et, si tel est le cas, je la ramène chez moi. J’en ai donc désormais une centaine à la maison, ce qui est un peu encombrant, d’autant plus que les gens ont pris l’habitude de m’en offrir.

Comment un objet kitch et assez ridicule peut-il soudain devenir une œuvre d’art ?

Qu’est-ce qui vous a amené à faire des boules à neige les héroïnes d’un spectacle de théâtre ?
C’est arrivé par accident. Nous voulions, Patrick Boucheron et moi-même, travailler sur une histoire populaire de l’art. De fil en aiguille, nos conversations ont croisé les manifestations des gilets jaunes. Une époque agitée où ont surgi dans la sphère publique les questions du kitch, du bon ou du mauvais goût. C’est à cet instant que la boule à neige s’est imposée à nous comme l’objet par excellence qui appartient à une culture populaire. L’artiste italien Maurizio Catellan venait par ailleurs d’en signer une, lui conférant, dans la foulée, légitimité et valeur marchande. Comment un objet kitch et assez ridicule peut-il soudain devenir une œuvre d’art ? Sa valeur affective est-elle égale à la valeur marchande ? Patrick et moi avons décidé de décortiquer ce processus. Lorsque nous avons rencontré les collectionneur·euses, nous avons mesuré l’ampleur d’un sujet qui nous a littéralement débordés.

 

Ce projet est né bien avant la Covid, donc bien avant les confinements successifs que nous avons vécus. Or la boule à neige n’est rien d’autre qu’un paysage sous verre, une figurine confinée, une miniature mise sous cloche. N’est-ce pas troublant ?
C’est extrêmement troublant. Non seulement nous avons été rattrapés par le confinement mais au moment où nous démarrions nos conversations, Patrick travaillait à son futur cours au Collège de France sur la Peste noire. Que de résonnances ! Nous avons été surpris et presque figés par cet enfermement qui a mis tout le monde KO. Mais les boules ont un effet réconfortant et apaisant. Elles renvoient à l’enfance, à son innocence, à un monde protégé. Elles sont des petites digues qui résistent face aux crises. En travaillant sur elles, nous avions le sentiment de ne pas être hors sol.

 

Le réconfort qu’elles procurent ne vient-il pas aussi du fait que le premier monde protégé, ouaté et relativement abrité des dangers extérieurs est le ventre de la mère ?
Sans doute. Il n’est pas impossible que la boule renvoie à cette sensation. Pendant la crise Covid, nous étions dedans et le virus se répandait dehors. D’habitude, les virus sont mis sous cloche et nous sommes à l’extérieur.

Aucune étude sérieuse, aucune thèse ne sont parues sur les boules à neige.

Quel fil suit ce spectacle qui se propose comme une performance-conférence ?
Sa chronologie est celle du projet lui-même. Au moment où les gilets jaunes ont fait irruption dans l’espace public, je venais de lire Esquisse pour une auto-analyse de Pierre Bourdieu. Ce sociologue développe une réflexion qui part de sujets modestes, comme l’habitat en Algérie, pour aller peu à peu vers des sujets plus nobles : les peintures de Manet ou les romans de Flaubert. L’idée, avec les boules à neiges, était d’opérer le chemin inverse. Partir d’un sujet dit noble pour aller vers un sujet dit ringard. Aucune étude sérieuse, aucune thèse ne sont parues sur les boules à neige. Ce sont des thèmes méprisés et qui méritent mieux que le dédain. Nous avons entrepris de les faire surgir sur scène avec le plus grand des respects et une exigence absolue.

 

Sur cette scène (en forme d’arène de bois), il y a vous, l’artiste, et Patrick Boucheron, l’historien. Mais vous ne jouez pas vraiment à l’artiste ou à l’historien.
Nous essayons de ne pas nous en tenir à nos compétences respectives. Au-delà du désir amical de collaborer, il nous fallait une préoccupation commune. Pas question d’opérer une répartition simpliste : Patrick assumant sa place d’historien en se consacrant à l’archive tandis que je me serais coulé dans mon rôle d’artiste en incarnant le sensible ou l’émotion. Patrick a parfois pris en charge les récits et j’ai parfois exploré les archives. On ne sait plus qui fait de l’histoire ou de la sociologie. Nous nous déplaçons, nous ne sommes jamais cantonnés à notre place. Ce spectacle a vraiment été écrit à 4 mains.

 

Y-a-t-il des moments d’improvisation ?
Le canevas est précis mais nous nous autorisons des improvisations en ajoutant des boules à celles qui sont déjà présentes sur le plateau. C’est une façon de nous faire à nous-mêmes des surprises, voire des croches-pattes, pour que l’ensemble reste vivant et alerte. L’avantage de ce type d’aventure est qu’elle nous libère du texte. Nous n’en sommes pas les prisonniers. Ces petites prises de risques excitantes nous empêchent de rejouer plusieurs fois les mêmes choses et nous maintiennent sur le qui-vive.

 

Quelles sont les réactions du public ?
Une chercheuse a écrit à Patrick. Elle lui raconte avoir hérité de sa mère une collection de boules à neige qu’elle trouvait assez ridicules. Le spectacle l’a réconciliée non seulement avec l’objet mais aussi avec sa mère. Cette représentation a une dimension qui relève de la réconciliation et de la réparation. Un peu comme si cette entreprise de réhabilitation faisait du bien à tout le monde. On se laisse attendrir par la boule. Dans l’affection que chacun porte à cet objet un peu fragile, désuet, ringard, nous sommes tous à égalité.

 

– Propos recueillis par l'équipe du TNB, novembre 2021

 

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PATRICK BOUCHERON / MOHAMED EL KHATIB

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MOHAMED EL KHATIB

Auteur, réalisateur et metteur en scène, il cofonde en 2008 le collectif de création pluridisciplinaire Zirlib et affirme que l’esthétique est une que...
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Chercheur et historien associé

PATRICK BOUCHERON

Son objet de recherche porte sur le Moyen Âge, mais aussi sur l'écriture de l’histoire. Il publie de nombreux ouvrages, dont Léonard et Machiavel (2...
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