DAMIEN JALET

DAMIEN JALET

À PROPOS D'OMPHALOS

Omphalos est un spectacle sensuel, sensitif et hypnotique qui laisse au public une grande liberté d’associations. C’est une pièce chorégraphique articulée autour d’un concept simple, la notion d’axe. Elle découle d’un processus surprenant, répondant à de très fortes coïncidences. Omphalos est né de plusieurs intuitions :

ORIGINES
Je démarre toujours mes spectacles en repartant de l’endroit où m’ont amené les précédents. Avant Omphalos, j’avais créé Skid qui se déroulait sur un plan incliné à 34°. La gravité, cette force invisible qui nous dépasse, était telle que les danseurs bougeaient à peine. Ils devaient juste glisser. Ce spectacle m’a permis de dilater le temps. Parfois les danseurs descendaient le long de la paroi dans une extrême lenteur, parfois ils accéléraient. Je venais également de créer mon premier opéra, Pelléas et Mélisande (avec Marina Abramović et Sidi Larbi Cherkaoui). La fable de Maeterlinck se déroule dans un château. Nous l’avions inscrite dans le futur et projetée dans une dimension de science fiction. Nous avions conçu une scénographie qui rappelait l’intérieur d’un œil. Les murs étaient convexes. Nous jouions avec l’idée d’une rétine qui s’ouvre on ne sait pas vraiment sur quoi. Il y avait quelque chose de cosmique, l’idée d’un monde parallèle que les yeux ne pouvaient percevoir.

 

MEXIQUE
Omphalos a été créé au Mexique où je souhaitais depuis longtemps travailler. Le Mexique incarne la contradiction entre une réalité sociale dure, un climat de violence extrême, un endroit où on est confronté à une forme de survie et l’incroyable complexité d’une culture ancienne, qui regardait vers le ciel. Au Mexique, la mythologie s’est bâtie sur l’observation des étoiles et le rapport au temps. Cette dimension cosmique (relation à ce qui nous dépasse et relation au temps) me fascine depuis ma première visite au Mexique en 2005.

 

CENTRE DU MONDE
Je voulais faire une pièce où convergeraient les notions d’axe, de temps et de force centrifuge (qui induit une relation parfaite entre ce qu’on initie et ce qu’on laisse faire). J’ai d’abord découvert l’existence de l’Axis Mundi, axe qui, dans de multiple cultures, relie entre eux le monde inférieur, notre monde et le monde supérieur. Puis j’ai découvert l’existence de l’Omphalos. Le mot grec signifie le « nombril du monde ». L’Omphalos renvoie à un mythe : Zeus, voulant situer le centre du monde, a envoyé 2 aigles depuis les extrémités de l’Omphalos. À l’endroit où les aigles se sont rejoints, se trouvait ce centre. Zeus a posé là une pierre qu’il a fait protéger par un serpent.


COÏNCIDENCES
Mexico veut dire le « nombril de la lune ». Sur le drapeau mexicain, figure un symbole : un aigle tient un serpent dans sa bouche. J’ai été frappé qu’à 2 endroits aussi éloignés (la Grèce et le Mexique), des peuples qui ne communiquaient pas, aient pu associer entre eux d’identiques éléments et parvenir à l’élaboration d’archétypes communs. Il existe donc des connexions entre les archétypes. En travaillant au Mexique, et notamment à Mexico City (ville construite sur les ruines d’une cité ancienne dont les habitants actuels ne savent que très peu de choses), j’avais envie de m’imbiber de ses rituels et des mythes locaux, comme des portes ouvertes vers l’inconscient de ce pays mais pas uniquement. En révélant l’inconscient local, ses spécificités, son inscription toujours vivace, je veux ouvrir vers l’universel. J’ai conçu Omphalos à la manière d’un archéologue cherchant les inconscients.

 

DANSEURS
J’ai constitué une équipe internationale réunissant 20 danseurs mexicains, issus de la seule compagnie de danse contemporaine nationale. C’est la première fois que tous sont réunis, ensemble, sur scène. Nous avons créé Omphalos au sommet d’un volcan, dans un studio de cinéma à 3 500 mètres d’altitude. Volcan d’ailleurs appelé le « nombril du monde ». Nous n’avions presque pas d’oxygène. L’air était raréfié. Ce fut fascinant de voir comment les danseurs se sont adaptés à ce contexte, lequel marque intimement un spectacle qui est par endroit le fruit d’un travail sur le souffle, les partitions, les inspirations et les expirations.

 

ANTENNE PARABOLIQUE
Pour la scénographie, je voulais un dispositif enterré dans le sol, d’où tout serait extrait. La forme du dispositif, convexe et concave, est la reproduction d’une antenne parabolique abandonnée qui se trouve en Angleterre. Elle a été construite pendant la Seconde Guerre Mondiale. Qui dit antenne parabolique dit ondes électro-gravitationnelles, ondes magnétiques, ondes radio. J’aime l’idée qu’on se tienne sur cette ruine d’un symbole contemporain scientifique. La parabole, c’est l’axe de notre communication. Les ondes radio ouvrent sur l’infini. Elles ont changé notre perception du temps. L’antenne parabolique c’est une toile où se développe de l’inconscient collectif. Je n’ai jamais vu autant d’antennes paraboliques qu’au Mexique. La civilisation précolombienne qui scrutait les cieux est toujours là, dans ces antennes qui regardent vers le ciel. C’est cela notre relation au cosmos, aujourd’hui.

 

LIMITES ET INFINI
Je travaille avec l’idée des limites. Je donne des cadres aux danseurs (la structure ou une partition rythmique complexe). Je cherche dans la limite ce qu’elle propose d’infini. La scénographie a cette dimension. C’est un espace limité et, en même temps, ouvert sur l’infini. Un réceptacle qui est receveur et émetteur. Qui induit un mouvement ascendant ou descendant. Qui capte ou qui renvoie. Le spectacle pose la question du début et de la fin, celle des origines et de la destination.

 

ESPACE ET TEMPS
Dans la mythologie précolombienne, l’espace et le temps étaient dissociés. Dans le spectacle, 4 danseurs personnifient les 4 points cardinaux. Ils sont comme des cosmonautes. Ce sont les Lords of Space. Ils ne changent pas. 16 autres danseurs personnifient le temps. Ce sont les Lords of Time. Ils sont soumis aux lois du temps. Ce temps leur est compté. Ils se transforment au fur et à mesure des rotations de l’antenne. Ils sont l’humanité qui doit, en permanence, se réinventer.

— Propos recueillis par Joëlle Gayot (octobre 2019)