CÉDRIC GOURMELON

CÉDRIC GOURMELON

À PROPOS DE LIBERTÉ À BRÊME

De quelle manière Rainer Werner Fassbinder transforme-t-il Madame Gottfried, une meurtrière ayant vraiment existé (elle fût décapitée en 1831 à Brême pour avoir empoisonné 15 personnes à l’arsenic) en Geesche, héroïne tragique de sa pièce ?

Il laisse les 2 cheminements en parallèle. Son texte était une commande du théâtre de Brême, ville où subsistait une haine terrible contre cette meurtrière. Le fait divers avait tellement marqué les esprits que les habitants avaient pris l’habitude de cracher devant la cathédrale, à l’endroit où Madame Gottfried fût exécutée. Fassbinder s’est interrogé sur la place des femmes au début du XIXe siècle dans une société, à l’époque, patriarcale. Puis, confrontant le passé au présent, c’est-à-dire aux années 70, à Munich où il vivait, il s’est aperçu que son monde était resté patriarcal. Aux hommes le pouvoir, aux femmes la soumission ! Il ne croyait pas à la possibilité d’une révolution à l’échelle sociale mais il pensait qu’elle pouvait advenir à l’échelle intime. C’est là qu’on pouvait faire exploser les choses. Dans la sphère intime, il y a un fascisme ordinaire dont les femmes sont les principales victimes. C’était le cas en 70 et ça l’est d’ailleurs resté. Lorsque j’ai décidé de monter la pièce, j’ai beaucoup pensé au cas de Jacqueline Sauvage. Comment juger cette femme ? Fallait-il le faire comme on aurait jugé un homme ? Y-a-t-il égalité des hommes et des femmes vis-à-vis de la justice ? Ces questions passionnaient Fassbinder. Je tente de les faire entendre sur la scène.

 

Que nous dit l’auteur, à travers son héroïne, de l’émancipation féminine ?
On ne peut pas parler d’émancipation au sens large car, dans son texte, même les hommes sont prisonniers des normes. Le second mari de Geesche, qui doit, tant bien que mal, tenir son image de « mec » est lui aussi quelqu’un qui subit. Victimes et bourreaux sont prisonniers. C’est ce qu’a voulu décrire Fassbinder, ce qui fait l’acuité de sa pièce, et qui reste valable aujourd’hui. Ils sont prisonniers des normes en place. Donc tout le monde a à s’émanciper. Évidemment le cas de Geesche est radical puisqu’elle tue tous ceux qui l’oppressent. Fassbinder ne justifie et ne cautionne pas le meurtre. Mais il invite à se questionner sur les outils de l’émancipation. Et il mène, ce faisant, une double réflexion sur l’émancipation et l’économie. Geesche devient une chef d’entreprise. Elle s’émancipe donc par la prise de pouvoir économique.

 

S’agit-il donc d’une pièce féministe ?
Oui, mais pas seulement. Il y a une dimension très claire chez Fassbinder : on doit traiter tous les problèmes en parallèle et n’en occulter aucun. On ne peut pas résoudre une question en oubliant les autres. Aux problèmes homme-femme, s’ajoutent les problèmes pauvres-riches ou les problèmes de ceux qui ont le savoir et ceux qui ne l’ont pas.
 

Comment la comédienne Valérie Dréville incarne-t-elle cette femme ?
Je voulais monter la pièce depuis longtemps mais il me fallait l’actrice parfaite pour ce rôle singulier qui exige des qualités exceptionnelles. Valérie est présente sur scène du début à la fin de la représentation. Elle incarne un personnage qui passe par de multiples états. Geesche a des crises d’hystérie ou de larmes, elle connaît des moments de grande froideur. Il y a quelque chose de mélodramatique dans la pièce et Fassbinder s’en amuse. Il joue aussi avec l’image de la serial killer. Le texte est une succession de courtes séquences. Pour la comédienne, cela nécessite d’être immédiatement mobilisée. La figure du monstre ou de la sorcière intéresse Valérie. Son expérience est très riche. Ensemble, nous cherchons le bon mode de jeu. J’aimerais pouvoir quitter le pseudo réalisme qui se propage sur les planches des théâtres. Aujourd’hui, tous les textes se disent un peu de la même façon. Cela m’interesse de tenter de réinventer la façon de dire,  réinventer le langage au théâtre.

 

– Propos recueillis par Joëlle Gayot, octobre 2019