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CONVERSATION PATRICK BOUCHERON / JOËLLE GAYOT #3

 Chaque Rencontrer l'Histoire est suivi d'une conversation entre Patrick Boucheron et Joëlle Gayot. À écouter que l'on ait vu la performance ou non !
 

 

« Des pans de joie gisent au sol de Paris » – Mathieu Riboulet

 

PRENDRE DATES Paris, 6 janvier -14 janvier 2015

Un texte co-écrit par Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, adapté pour le théâtre par Mathieu Riboulet et dit sur scène par Marc Citti et Serge Renko.

 

Le 17 janvier 2020, Patrick Boucheron est venu au TNB de Rennes, pour une troisième intervention dans le cadre de son rendez-vous mensuel avec le public : Rencontrer l’Histoire.

Ce soir-là, il est monté brièvement sur le plateau pour introduire  une représentation portée par deux acteurs : Marc Citti et Serge Renko. Inquiet, il a dit : « Ce livre est sorti en mars 2015. J’attends le temps où il n’éveillera plus que des souvenirs. »

Son inquiétude était fondée. Le livre n’éveille pas que les souvenirs. Il convoque, avec une intensité inchangée, un présent vieux d’il y a cinq ans et qui revient cogner, violemment, aux portes de nos émotions.

 

Sur le sol, des feuilles de papier blancs étaient éparpillées. C’était sans doute les papiers manuscrits du texte pensé à deux voix, Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet se relayant pour écrire après (d’après) les attentats de janvier 2015 contre le journal Charlie Hebdo. On ignore qui est l’auteur de quoi. On sait juste que chacun à leur tour, ils ont pris une date en charge et que, les 6, 7, 8, 9, 11 et 14 janvier 2015 ont désormais, grâce à eux, leurs traces sensorielle et intellectuelle, mémorielle et actuelle dans ce court livre, publié aux éditions Verdier.

 

Que font les mots de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet ? Ils dressent la sépulture des morts. Comme l’a fait Stéphane Mallarmé, revêtant d’un linceul poétique le cadavre de son fils Anatole (Notes pour un tombeau d’Anatole). Notes pour un tombeau de la France pourrait être le sous-titre de Prendre dates.

 

En se situant pour écrire «  dans cette zone dangereuse  qui sépare le temps chaud du témoignage du temps froid de la réflexion » les auteurs ont aussi accepté le caractère sacrificiel d’un texte qui, le moment venu, devra tomber dans l’oubli des mémoires. Ce temps de l’oubli, Patrick Boucheron l’appelle de ses vœux. Il n’est pas encore venu.

À l’écoute des paroles, on était en effet pris dans un maelstrom intérieur : bouleversés, sidérés, honteux, coupables, inquiets,  impuissants, effrayés, saisis par la douleur de ce que Patrick Boucheron nomme « l’entaille », lui qui, parlant de l’assassinat des victimes (dont nous oublions, consternés, certains des noms tandis que ceux des bourreaux résonnent encore à nos oreilles), lui donc, qui a dû, voici deux ans, faire le deuil de Mathieu Riboulet (mort le 5 février 2018).

 

Épreuve remuante pour Patrick Boucheron comme elle le fût pour le public, cette « représentation » a laissé surgir, dans son déroulé implacable des faits (quel auteur de théâtre aurait pensé une telle dramaturgie…) des questions en pagaille. Dont celle-ci, qui n’est pas à la veille de trouver sa réponse et augure d’un temps politique et social dangereux : Qui aujourd’hui peut incarner la France ?

L’échec de François Hollande, alors même que la tragédie pouvait faire de lui sinon un héros, du moins un Président, est troublant. Et peut-être bien, qu’après Charlie, quelque chose d’une unité nationale a définitivement sombré. Et qu’on ne se relèvera des décombres qu’en creusant plus profondément encore dans la tombe de nos utopies.

 

–  Joëlle Gayot


« J’attends le moment où ce texte appartiendra au temps d’avant. Alors je serai heureux. » –  Patrick Boucheron