RENCONTRER L'HISTOIRE #2

RENCONTRER L'HISTOIRE #2

CONVERSATION PATRICK BOUCHERON / JOËLLE GAYOT

« Le temps nous pèse et nous trame. L’histoire nous brise les os. » – Patrick Boucheron

 

Le 8 novembre 2019, Patrick Boucheron est venu au Théâtre National de Bretagne pour une seconde intervention publique dans le cadre de ses rendez-vous pris avec le théâtre sur le thème : Rencontrer l’Histoire.

 

Il n’était pas seul sur la scène. À ses côtés, partenaires d’un jeu entrelaçant les mots aux sons, Bruno Allary et Isabelle Courroy ont interprété des partitions exhumées du Moyen Âge, et dialogué, ainsi, avec les propos de l’historien.

 

Pourtant, très vite, Patrick Boucheron, conférencier, acteur et narrateur de cette représentation, a averti le public : « Il n’y a pas de musique médiévale, il n’y a que des notes. » C’est en partant de ce fait que l’historien a tissé un argumentaire remontant les âges depuis la vision des pèlerins grimpant au sommet du Montserrat pour saluer la Vierge jusqu’à l’Europe contemporaine et ce doute émis : « quelque chose cloche dans l’histoire de l’Europe. »

 

Entre les deux, il a arpenté les zones vides de notre mémoire, exhumant notamment de l’anonymat (donc du silence) le souvenir de Guillaume IX d’Aquitaine, premier troubadour né en 1071, mort en 1127, soit deux siècles avant Rutebeuf dont le nom, à l’inverse, a survécu aux siècles qui passent. Léo Ferré n’y étant pas pour rien, qui a repris dans une chanson, les vers célèbres : « que sont mes amis devenus. »

 

Que sont nos amis devenus, effectivement ? Là était sans doute le sujet qui obsédait ce Contretemps particulier. Qu’a retenu l’histoire de celles et ceux qui l’ont constituée ? Qu’a-t-elle laissé de côté, livrant du coup d’elle-même une vision tronquée ?

 

À l’image des musiques médiévales, lesquelles n’étaient que notes éparses et non harmonie linéaire livrée sagement en partition bien ordonnée, il se peut que l’histoire soit faite de trous, d’amnésie, d’impasses, de vides et d’écarts. Auquel cas nos récits contemporains s’appuieraient sur de précédents récits, forgés à marche forcés, mais qui, lacunaires, nous maintiennent dans l’erreur.

 

Alors qu’est-ce qu’un récit ? Quelle est sa finalité  véritable ? À quoi sert-il sinon à colmater les brèches et lier entre elles la cause et l’effet, interdisant toute vacance de la réflexion, tout gouffre de la pensée et du savoir d’où pourrait surgir le nouveau, l’inconnu, l’impensé ?

 

Le récit et la modernité sont-ils antinomiques ?

 

Patrick Boucheron a, dans Contretemps, propulsé l’une contre l’autre deux positions anciennes. L’une, moyenâgeuse mais visionnaire, affirmait : « Nous n’écouterons les troubadours que s’ils chantent une chanson nouvelle. » L’autre, postérieure mais réactionnaire postulait : « Ils brisent les mélodies à coup de notes courtes. » (dixit le Pape au XVe siècle).

 

Façon de dire (nous poserons la question à Patrick Boucheron) que la modernité ne peut naître que du morcellement, que l’invention des formes doit d’être et d’exister à l’écart et au pas de côté, que l’homme, enfin, s’il veut progresser, préfèrera la dissemblance à l’uniformisation, la dispersion à la masse.

 

– Joëlle Gayot

 

« Le temps revient. Nous avons le temps devant nous. Pas tout le temps. Encore un peu. » – Patrick Boucheron

 

 Chaque Rencontrer l'Histoire est suivi d'une conversation entre Patrick Boucheron et Joëlle Gayot. À écouter que l'on ait vu la performance ou non !