L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "BOULE À NEIGE"
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L’APPARITION AU CONDITIONNEL DE "BOULE À NEIGE"

PAR JOËLLE GAYOT

Si vous aviez pris place le 18 novembre à 19h tapante dans l’espace circulaire aménagé pour vous au Musée des beaux-arts par les volontés conjuguées d’un historien médiéviste, Patrick Boucheron, et d’un metteur en scène contemporain, Mohamed El Khatib, vous vous seriez sans doute transformé·e·s en Reine d’Angleterre, en Tour Eiffel, en Mont Saint-Michel ou en sapin de Noël. Rien ne dit par ailleurs qu’à l’issue de cette performance située à la lisière du théâtre, quelque part entre conférence savante et improvisation ludique, vous n’auriez pas été recouvert·e·s d’une avalanche de flocons blancs tandis que se refermait au-dessus de vos têtes une bulle de verre transparent.

Boule à neige (c’est le titre) est un projet que le confinement a déplacé sur son axe d’origine, ce qui n’est pas sans troubler ses deux créateurs (également interprètes), lesquels, parce qu’ils sont rompus aux sorties de route sur scène et n’aiment rien tant que ces accidents qui perturbent le cours des dramaturgies un peu trop tranquillement ordonnées, auraient pris en souplesse la vague de l’actualité pour insuffler à leurs désirs premiers (raconter nos attachements idiots mais tenaces à cet objet dénué de valeur marchande mais investi d’affects, de passions, de souvenirs, en questionner les qualités esthétiques – est-ce de l’art  et d’ailleurs qu’est-ce que l’art ? – en scanner les contenus, en jauger le sublime ou, à l’inverse, en constater la trivialité) pour insuffler (donc !) à leurs désirs premiers le poids indéniable de  son contexte de création.

 

Car comme la Tour Eiffel et la Reine d’Angleterre, nous sommes sous cloche nous aussi, et ne manque pour parfaire le tableau qu’un Noël reclus à demeure, où nous observerions tomber la neige depuis nos fenêtres closes. Ainsi, explique Mohamed El Khatib, « avec le confinement, le spectacle a acquis une portée philosophique tandis que la boule s’est étoffée d’une lourde dimension symbolique. »

 

Nul doute qu’il aurait été fructueux d’écouter les deux compères dans leur arène disserter de la part commémorative et des vertus divinatrices de ces fameuses boules à neige. L’un et l’autre allant en piocher une au hasard parmi la centaine qui aurait jonché le plateau. Nul doute que l’exercice aurait balancé entre rétrospective, introspection et prospective, qu’il aurait été passionnant de se projeter avec eux en 4720 dans la peau d’un archéologue scrutant, dubitatif, les Tours du World Trade Center figées sous leurs plexiglas arrondis. Et passionnant itou de se demander ce qui distingue le noble du kitsch.

 

Nul doute enfin qu’après avoir vu ce spectacle consolateur, réparateur, réconfortant, vous vous seriez précipité·e·s dans le premier bazar venu pour y acheter votre boule à neige et rejoindre ainsi la cohorte des collectionneurs obsédés que Mohamed El Khatib était allé filmer, pour vous, dans leurs antres. Il y a des spectacles qu’on regrette plus que d’autres. Celui-ci, notamment.

 

— Joëlle Gayot


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