PIERRE-ALAIN GIRAUD

PIERRE-ALAIN GIRAUD

à propos de Solastalgia

Pouvez-vous partager avec nous une image, un son, un mot, une sensation de Solastalgia ?
Nous tentons de faire sentir le vertige entre notre besoin de transcendance, traduit ici par un surpassement technologique, et l’effondrement du vivant. « Vertige » est donc le mot pour dire la sensation que j’aimerais partager.

 

Entre le planant et l’anxiogène, où se situe l’expérience que va vivre le public ?
Pour moi, ce n’est pas anxiogène même si ce que nous proposons peut donner le frisson. Nous allons au bout de certaines peurs d’aujourd’hui. Ce sera sans doute, pour certains, anxiogène, et pour d’autres ludique. C’est une découverte, un chemin, l’exploration d’un territoire, d’une zone, d’un futur lointains. Peut-être d’un autre espace temps. Comme si on avait reçu un signal qui nous permettrait de rejoindre ce temps là, pour une durée d’une demi-heure. Le public, en tenue d’explorateur, s’équipe pour découvrir cet autre temps.

 

De quelle manière la réalité augmentée (utilisée dans Solastalgia) ouvre-t-elle les possibles de la représentation et accroît-elle la pensée que nous avons de nous-mêmes et du monde ?
Ce que nous voulons questionner avec la réalité augmentée, c’est notre croyance en la technologie. Nous voulons montrer, grâce à des lunettes dernière technologie, notre propre aveuglement face à cette technologie. Nous sommes des humains (ou des fantômes) qui tentons toujours d’habiter le monde. Cette question est abyssale : comment arrive-t-on à habiter le monde et à y faire une place à ce qui est autre que nous ? Cette technologie nous permet de montrer un monde qui habite le monde et qui, en même temps, est hors du monde. La réalité augmentée existe dans ce monde et pourtant elle est hors de lui. Et elle est inoffensive. La réalité augmentée crée le vertige d’une présence qui est une absence et une trace.

 

Aimeriez-vous concevoir d’autres spectacles avec l’aide de cette technologie ?
Oui, mais il faudrait que ce soit pertinent et que ça ouvre des possibles artistiques. La technologie s’améliore constamment avec les années. C’est exactement au coeur du problème posé par Solastalgia. Nous sommes fascinés par ce qui nous permet plus (et d’être plus) mais la contrepartie est que ces technologies sont chères en ressources. Les utiliser c’est donc nous mettre au cœur des contradictions. L’installation parle précisément de ça. Raison pour laquelle nous ne portons pas de jugement. Tous les humains sont subjugués par les possibles d’une technologie qui leur permet toujours plus pour devenir encore plus, en tant qu’être humain. Mais, dans le même temps, en utilisant cette technologie, nous épuisons les ressources de la planète. Comment notre besoin de transcendance humaine peut-il aboutir sans pour autant détruire le monde mais en respectant ses équilibres ? C’est un défi.

 

L’écologie menacée est-elle au centre de Solastalgia ?
Absolument ! La Solastalgia est une détresse existentielle ressentie face à un environnement familier qui disparaît. Le néologisme a été inventé en 2003 par un philosophe australien pour parler de ce que ressentaient les aborigènes face à la disparition effective de leur monde. Ce concept s’est étendu et se fait désormais sentir à beaucoup de gens sur la terre. C’est dû, bien sûr, aux changements climatiques et environnementaux. À l’impact de l’homme et du capitalisme qui épuise les ressources de la planète. Ce sont des choses qui sont au cœur du projet Solastalgia. Nous mettons en parallèle une planète qui n’est plus vivable et où l’homme n’a pas réussi à survivre avec un monde technologique, virtuel qui est dédié à l’homme, à l’esprit humain, dans lequel, justement, cette nostalgie n’existe pas. La juxtaposition de ces deux mondes devrait faire ressentir au public cette fameuse Solastalgia.

 

Deux artistes islandais sont présents dans le Festival TNB à votre invitation. Quels sont les fils tendus entre la plasticienne Gabríela Friðriksdóttir, le compositeur Valgeir Sigurðsson et vous-même ?
Tous deux travaillent sur Solastalgia. Gabríela a fait la scénographie et les décors. Valgeir collabore avec Nicolas Becker sur le son, les fréquences, les signaux qui traversent l’installation. Leurs univers personnels complètent mon propre univers et celui d’Antoine Viviani, co-auteur et co-réalisateur avec moi du projet. Solastalgia est né d’un film tourné par Antoine (film que j’avais monté) : In Limbo. Ce film est d’ailleurs projeté au Cinéma du TNB pendant le festival le mercredi 13 novembre à 19h.

 

— Propos recueillis par Joëlle Gayot (octobre 2019)