JULIE DUCLOS

JULIE DUCLOS

À PROPOS DE PELLÉAS ET MÉLISANDE

« Chez Maeterlinck, je me sens chez moi. » — Julie Duclos

Pourquoi avoir voulu mettre en scène Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck  ?

En réalité, on ne connaît pas la pièce si bien que ça. L’opéra qu’en a tiré Debussy l’a littéralement avalée. Certains disent même qu’il l’aurait sublimée, façon de dire qu’elle  n’était pas si bonne. Qu’on l’ait lue ou pas, on est parasité par toutes sortes d’images tenaces à son sujet, et notamment l’a priori suivant : ce serait une pièce désuète.

 

Or, Pelléas et Mélisande est un texte très moderne. Certes, il y a un fond médiéval, il est question d’un château qui va s’effondrer, d’une épée. Mais, ces éléments mis à part, aucun marqueur n’ancre le texte dans un contexte historique précis. Il est métaphorique. Comme la poésie, il dépasse et traverse le temps, il s’inscrit au-delà de l’Histoire. La modernité, chez Maeterlinck, passe par le pressentiment d’un effondrement à venir. C’est latent mais c’est aussi écrit pour qui veut bien l’entendre. Les personnages vivent dans l’imminence de la catastrophe, même s’ils ne savent pas la nommer.

 

Cet effondrement annoncé fait-il de ces personnages des sortes de spectres, des revenants ou des survivants ?

Pas réellement. Tout le travail de la mise en scène a consisté à les ancrer dans le réel pour que justement ils ne flottent pas, eux qui sont pris dans une écriture entre terre et ciel. Ce sont des femmes et des hommes d’aujourd’hui. Ils  sont très incarnés. Il fallait rester dans ce concret tout en ne niant pas le besoin d’élévation lié au mystère de Maeterlinck. Voilà sans doute pourquoi on pense, face au spectacle, à des notions fantomatiques. Les héros sont connectés à l’au-delà. Un peu comme peuvent l’être des amants. Ils sont reliés à l’invisible.

 

L’amour est au centre de la pièce : amour de Mélisande pour Pelléas, amour de Golaud pour Mélisande, amour des 2 frères, amour du père pour ses enfants.  Maeterlinck parle-t-il de l’amour avec romantisme ou cynisme ?  

Ni l’un ni l’autre. Il a de l’amour une approche spirituelle. Pelléas et Mélisande ne sont pas des Roméo et Juliette. Entre eux, le rapport est difficile à saisir. C’est d’ailleurs le sujet de la pièce et ce qui rendra fou Golaud. Le fait de savoir s’ils sont amants ou pas importe peu. Ce qui compte c’est de comprendre la vérité de leur relation. De quelle nature est la vérité de leur amour ? Par quoi sont-ils reliés ? Par la mort qui les guette ? Par autre chose ? Il faut écouter les mots qui se disent, et entrer, grâce à eux, dans un autre type de perception.

 

Lorsqu’on met en scène cette pièce qui est à la fois nocturne, fantastique, sauvage au sens où la sauvagerie rend possible l’amour, l’effroi, la mort et l’art, met-on aussi en scène une nature, c’est-à-dire le vent, la nuit, la forêt, une maison ?

Oui. Et je savais pour ces raisons, en me lançant dans l’aventure, que  la pièce poserait sans cesse des défis à la mise en scène. La maison est agissante. Les espaces ne sont pas que des décors. Ils participent à la vie des personnages. C’est vrai, il y a quelque chose de sauvage qui doit nous rendre méfiants quant aux imageries évanescentes. En réalité, tout est brut dans le texte : une fille pleure dans une forêt, un homme qui chasse vient la sauver. La part sauvage et archaïque est indéniable.

 

J’ai voulu commencer par une projection filmée, par le cinéma donc, pour échapper au flottement. Mes inspirations viennent de chez Bergman ou Tarkovski. Dans le texte, Maeterlinck opère sans arrêt des ellipses. Il ne pense pas au théâtre, il pense comme un cinéaste. D’où une scénographie en mouvement, qui rappelle en permanence le rapport intérieur extérieur et crée un espace autour de la maison pour indiquer que tout ce qui a lieu a lieu dans une forme de cosmos.

 

Le théâtre de Maeterlinck correspond-il à votre intériorité, à  un goût, chez vous, prononcé pour la divagation, la rêverie ?

C’est certain, même si ça ne m’empêche pas de monter également des pièces plus légères. Mais oui, chez Maeterlinck, je plonge en eaux profondes. Il est rare de pleurer en lisant un texte de théâtre. C’est l’effet que me fait Pelléas et Mélisande. L’écriture, si simple, s’adresse directement à l’âme des spectateurs. Nous voulions tendre vers ce dépouillement. Lorsqu’on rencontre un auteur, il faut se sentir chez soi dans ses mots et son univers. Je me sens chez moi chez Maeterlinck. Et puis, au-delà de l’amour, il pose la question de l’homme, ce qui veut dire qu’il est hanté par la relativité de l’existence : pourquoi est-on là ? Qu’y a-t-il après la mort ? Lorsqu’on prend 2 secondes pour penser de la sorte, en regardant le cosmos, tout devient vertigineux.

 

— Propos recueillis par Joëlle Gayot