L’Histoire compte moins que la question clairement posée par Camus : le crime à des fins politiques peut-il être légitimé ? Deux conceptions de la révolution s’affrontent : pour Stepan, l’action révolutionnaire n’a pas de limites ; Kaliayev — venu à la révolution par amour de la vie — refuse « d’ajouter à l’injustice vivante pour une justice morte. » Du terrorisme révolutionnaire russe de la fin du XIX° siècle au débat de l’après-guerre sur les actes résistants, jusqu’à l’instrumentalisation étatique du terrorisme aujourd’hui, la question reste urgente.
J’ai, comme beaucoup de gens, étudié Albert Camus au lycée, et je n’en avais qu’une connaissance superficielle. En le reprenant, j’ai eu à la fois l’impression de le connaître et de découvrir en lui une complexité inattendue. Dans la manière dont son œuvre avait été lue et reçue, il me semblait voir des questions demeurées sans réponses.
Mon projet de monter les Justes a provoqué une certaine perplexité. Pourquoi donc revenir à une théâtre plutôt daté ? Réaction que j’aurais pu avoir moi-même avant de relire la pièce dans laquelle j’ai trouvé un lien de parenté avec mon travail au théâtre.
Le théâtre de Camus n’est pas un théâtre à thèse. La pièce n’affirme rien. Comment l’action des personnages s’inscrit-elle dans l’histoire. Seront-ils vus comme les acteurs d’un instant particulier, ou comme des précurseurs dont on se réclamera plus tard pour analyser la question du meurtre politique ?
Á l’aube d’une époque nouvelle, nous sommes dans l’enfance de toutes choses, tout reste ouvert. Que les protagonistes tuent et soient alors amenés à renier leur humanité, ou bien qu’ils aiment et investissent leur libido dans l’acte de construire, ils inventent, s’inventent à chaque seconde.
Camus met en exergue de la pièce cette phrase de Roméo et Juliette : « O love ! O life ! Not life but love in death » et avait envisagé comme titre la Corde, la corde de la pendaison, celle qui, à distance, permet aux deux amants, Dora et Kaliayev, de se rejoindre. L’accomplissement de l’amour ne peut advenir qu’à ce moment là. Chez Camus, le sentiment de ne pouvoir seulement aimer comme tout le monde est omniprésent et se retrouve dans toute son œuvre, Caligula, le Malentendu, partout.
On trouve chez Camus, comme chez Pasolini, la volonté de se mêler de tout, d’être à la fois homme de théâtre, philosophe, journaliste, par besoin de rebondir sur l’actualité. Au risque de se tromper. Pas de doxa, juste le pouvoir d’être bouleversé par quelque chose.
La force des Justes, c’est d’ouvrir sans cesse des questions et donc de s’ouvrir au public.
Stanislas Nordey